Introduction

Penchons-nous sur la manière de savoir comment vivre d’une manière juste dans le monde d’aujourd’hui. La simple lecture des journaux nous fait clairement percevoir qu’en dépit de tout le progrès accompli, de tout le savoir acquis, de tous les systèmes d’éducation, des universités, des écoles, de toutes les grandes religions instituées et de l’enseignement des grands maîtres spirituels dont les livres sont à notre disposition — qu’en dépit de tout cela, l’état de l’humanité ne peut être qualifié d’heureux. C’est là une constatation qui n’a rien de nouveau, mais elle suscite des questions profondes qu’il nous faut explorer sous tous les angles.

Pourquoi donc allons-nous de travers ? Et n’est-ce le fait que de quelques-uns, ou sommes-nous tous responsables ? Si la réponse était vraiment simple, on l’aurait certainement trouvée. Personne ne désire ces massacres, ni ces tortures ; tout le monde les déplore, et pourtant nous semblons incapables de changer cet état de fait.

La tendance qu’ont les hommes de former des groupes, qu’ils soient nationaux, religieux, de caste ou de race, de créer des divisions au sein de l’humanité, puis de ne se sentir concernés que par le groupe auquel ils appartiennent et non par l’ensemble des êtres, est peut-être le problème essentiel et la cause principale de la violence, des tortures et des souffrances qu’on rencontre dans la société contemporaine. D’autres problèmes sont apparus avec la révolution industrielle, le progrès scientifique et technologique, parce que l’homme s’est trouvé doté d’un énorme pouvoir. Mais nous n’avons pas découvert notre relation juste à l’égard de la nature, et c’est pourquoi l’humanité se trouve confrontée à d’énormes problèmes issus de catastrophes environnementales et écologiques. Nous sommes conscients de l’amincissement de la couche d’ozone, du réchauffement planétaire, du problème des retombées radioactives, de l’élimination des déchets nucléaires, de la déforestation, des déversements accidentels de pétrole et de la pollution, tous problèmes spécifiques de la société contemporaine. Il nous faut donc nous demander aussi quelle est notre relation juste à l’égard de la nature, et en quoi nous nous sommes trompés au point de créer des problèmes dont l’origine est relativement récente.

Une autre préoccupation grave se présente à l’esprit : dans le monde d’aujourd’hui, la plupart des gouvernements sont des dictatures et non des démocraties, notamment dans les pays du tiers-monde. Et les pires tortures, les pires cruautés ont été perpétrées sous les régimes dictatoriaux. L’histoire nous l’a enseigné, mais nous ne sommes toujours pas débarrassés des dictatures — qu’elles soient monarchiques, militaires ou communistes — où la voix des opposants est étouffée par quelques individus qui sont à la tête des affaires de l’Etat et dominent le reste du pays. Il y a peu de temps, lorsque la Russie était une puissante dictature communiste, on disait en plaisantant qu’en Occident il était difficile de prédire l’avenir et en Russie, de prédire le passé ! Ceci est vrai de la plupart des dictatures. On y pratique la suppression des faits et de l’information au point qu’on ignore ce qu’a été le passé et quelle a été l’ampleur de la fausse propagande. Dans le monde libre aussi il existe actuellement des groupes qui font usage de propagande religieuse et commerciale pour en retirer du profit et pour exercer leur influence sur de jeunes enfants impressionnables au moyen de films et d’émissions de télévision, sans se soucier de ce qui en résultera pour leur existence.

Vivre de manière juste consiste à résoudre les problèmes à leur origine, afin qu’il n’y ait pas de conflit. L’existence même du conflit est le signe que nous ne vivons pas d’une manière juste. C’est une indication des insuffisances de notre compréhension. Mais nous ne pouvons commencer par postuler ce que signifie vivre de manière juste, pour tenter ensuite de l’imposer. La vie n’est pas si simple que nous puissions trouver une formule à laquelle nous conformer.

Nous devons nous occuper de chercher ce qu’est une relation juste, pas seulement avec nos semblables mais avec les choses, les idées, et nous-même. Comme l’a dit Krishnamurti, la vie est relation. De notre naissance à notre mort nous sommes en relation, et nous devons découvrir la manière juste de l’être afin que la relation soit harmonieuse. Et cela, nous ne l’avons pas découvert. Aujourd’hui l’éducation a pour but de répondre aux exigences de la société, et ces exigences ne sont envisagées que très étroitement, en termes de développement économique du pays auquel on appartient. Ce n’est donc pas le développement de l’être humain qui est prioritaire, mais la croissance économique. C’est l’accroissement du produit national brut qui détermine la formation et l’éducation qui seront dispensées aux enfants. En un sens, nous nous servons de nos enfants pour leur faire accomplir le travail que nous estimons nécessaire pour pouvoir tous bénéficier d’un certain luxe. C’est une forme d’exploitation de nos propres enfants que de ne pas nous soucier de ce qui est bon pour eux, pour leur bonheur. Et nous nous comportons ainsi parce que nous ne l’avons pas compris.

On nous a donné l’habitude — du moins dans un contexte universitaire — d’assister à des séminaires pour augmenter notre savoir, glaner des idées nouvelles, de nouveaux concepts. Mais les problèmes auxquels l’humanité se trouve confrontée sont-ils vraiment dus à un manque de connaissances ? Est-ce d’un plus grand savoir que nous avons besoin aujourd’hui ? Depuis l’enfance, nous avons été conditionnés à croire que le savoir nous permettra de trouver la bonne manière de vivre, ou la solution à tous nos problèmes. Le savoir nous donne du pouvoir mais si nous n’avons pas l’intelligence d’en faire bon usage, ce pouvoir devient un danger. Alors, est-ce vraiment plus de pouvoir qu’il nous faut ? Nous en faut-il toujours davantage ? Ou est-ce de plus de probité, de plus de compréhension de nous-même et de notre relation aux autres dont nous avons besoin ? Si tel est le cas, le savoir seul ne pourra nous aider, pas plus que le raisonnement dialectique. Les raccourcis n’existent pas. C’est pourquoi nous allons conduire cette recherche sous la forme que Krishnamurti a appelée dialogue. Elle est assez proche de ce qu’en science nous appelons l’examen d’un problème à partir des principes de base, c’est-à-dire sans rien accepter comme allant de soi et en considérant qu’il n’est rien qui ne puisse être mis en doute.

Si nous commençons par le non-savoir, nous partirons tous du même plan ; dans le non-savoir nous sommes unis, alors que le savoir divise. Si nous sommes dépendants de notre savoir, qui en réalité est notre opinion, notre conditionnement particulier, il nous divisera car il est différent pour chacun d’entre nous et nous y sommes attachés. Ayons donc l’humilité de dire que nous ne savons pas, que nous voulons trouver, que nous voulons explorer ensemble la question. Dans ce processus d’investigation, il y une chance que la vérité se révèle à l’esprit. La devise de la Société théosophique est que la vérité est au-delà de toutes les religions. Je dirais aussi que la vérité est au-delà de tout savoir, car le savoir est limité. En mathématiques et en physique, on définit ce qu’on appelle une fonction de Dirac. Une fonction de Dirac est infinie en un point alors que partout ailleurs, elle est égale à zéro. C’est comme si elle présentait une singularité en un point, et partout ailleurs n’avait aucune valeur. Notre formation universitaire nous rend semblables à cela. Nous acquérons une connaissance très pointue dans un tout petit domaine, et nous en savons très peu sur tout le reste. Les êtres humains produits par notre système d’éducation peuvent donc être comparés à des fonctions de Dirac !

Que savons-nous en réalité ? L’homme qui se vante de son savoir est en fait quelqu’un qui ne sait pas qu’il ne sait pas ! C’est l’ignorance qui le fait se vanter. Le savoir est donc toujours incomplet, toujours insuffisant. Il ne nous apporte pas non plus la vérité, bien qu’il puisse nous en donner un avant-goût. Nous savons, par exemple, que le Bouddha a dit que l’ignorance est la cause de la souffrance. Au terme de beaucoup de méditation et de recherche, il a découvert une grande vérité qu’il a tenté de révéler au monde. Le Bouddha a fait trois déclarations fondamen­tales : la première, c’est que la souffrance existe. Ce n’est pas une chose imaginaire, c’est une réalité. La deuxième, c’est que la souffrance a une cause ; et la troisième, c’est que cette cause peut être éradiquée. Or nous pouvons répéter ces déclarations et en faire un savoir, mais cela ne nous donnera pas la compréhension du Bouddha au moment où il a prononcé ces paroles. Le savoir ne nous conduit donc pas à la vérité. Il n’en est que la description. Cette vérité, il nous faut la découvrir par nous-même et la percevoir directement.

Pour savoir que le feu peut brûler mon doigt, je n’ai nul besoin de connaissances scientifiques. Il est vrai que mon doigt est constitué de carbone lequel, sous l’effet d’une température suffisamment élevée, se combine à l’oxygène et brûle, et que la sensation transmise au cerveau par les neurones causera de la douleur. Tout cela est vrai, mais nous n’avons pas besoin de ce savoir pour nous rendre compte que le feu brûle ! Il y a perception directe du fait, c’est une chose simple. Quand nous avons connaissance d’un danger d’une manière aussi directe, il y a compréhension. Le savoir peut venir plus tard. Nous pouvons nous remémorer tout ce que le Bouddha, tout ce que le Christ ont dit, sans le comprendre ; mais le jour où nous en percevons la vérité dans notre propre vie, à travers notre propre recherche, nos propres expériences, ce jour-là la vérité devient nôtre. Et c’est ce processus qu’il nous faut enclencher.

Commençons donc par un mode simple d’observation, et utilisons la forme de dialogue que Krishnamurti a comparée à un match de tennis. L’un des joueurs, a-t-il dit, lance la balle vers l’autre camp, l’autre joueur la renvoie vers le premier, et ainsi de suite. Il en va de même de deux amis engagés dans un dialogue. L’un d’eux dit : « Il me semble qu’il en est ainsi. » L’autre considère la proposition et réplique : « Mais, que pensez-vous de cela ? ». La balle est alors de retour dans le premier camp qui répond suivant ce qu’il perçoit, et la question se déploie indéfiniment jusqu’au moment où, nous dit Krishnamurti, les deux joueurs disparaissent et la balle reste en suspens ! L’important c’est la question, pas les joueurs, et quand ils disparaissent leur ego, leur moi, tous leurs préjugés, toute la connaissance passée à laquelle ils ont fait appel pour résoudre le problème disparaissent aussi. Il n’y a plus d’observateur. Il ne reste que l’observation, sans opinions, sans points de vue, sans conclusions.

L’important c’est de vivre avec des questions, pas avec des conclusions ou des réponses. Un esprit en recherche, qui porte en lui des interrogations, qui observe et ne se hâte pas de conclure, est un esprit qui apprend. C’est aussi un esprit religieux parce qu’il est en quête de la vérité. Il n’est pas pressé de déclarer : « Je l’ai trouvée », car il est conscient qu’il a souvent pensé qu’une chose était vraie et découvert par la suite qu’elle était fausse. Il a souvent changé d’opinion, et n’est donc plus certain que l’opinion qu’il professe aujourd’hui soit la vérité ultime. Quand on est en quête de la vérité, les opinions n’ont guère de poids. C’est dans un tel esprit d’humilité que nous devons tenter ensemble de chercher ce que peut vouloir dire « vivre d’une manière juste ».