II - Une éducation dispensatrice de valeurs morales universelles
Est-il possible de définir certaines valeurs morales universelles qui ne varient pas selon les sociétés ou les lieux, qui en un sens sont éternelles, c’est-à-dire indépendantes du temps ? Et, si l’on y parvient, de voir si nous pouvons nous les inculquer à nous-même qui sommes l’humanité, par un processus d’autoéducation ? Je donne au mot éducation le sens large d’apprendre par soi-même, ce qui inclut l’école, le lycée et l’université, mais ne se limite pas à ce qui est transmis en classe. Examinons, pour commencer, l’état actuel de l’éducation de par le monde pour ce qui touche aux valeurs. L’appréciation de ce qui est bien ou mal, de ce qui est important, précieux, et de ce qui est sans importance, superficiel, diffère selon les sociétés et les cultures. Dans la majeure partie du monde on considère que c’est une vertu de croire en Dieu, mais pas dans les pays communistes où la foi en Dieu et les pratiques religieuses sont considérées comme des superstitions. Dans certaines sociétés il est normal qu’une veuve puisse se remarier, dans d’autres c’est immoral. Nous pourrions citer maints exemples de cet ordre : certaines sociétés autorisent la polygamie, d’autres la condamnent, certaines sociétés cultivent le respect des aînés dans l’esprit des jeunes, d’autres non. Ainsi, au niveau des actes, les valeurs morales diffèrent d’une société à l’autre. C’est pourquoi il importe, pour un organisme international tel que la Société théosophique, qui pense en termes de fraternité humaine et d’éducation pour l’ensemble du monde, de trouver un critère pour définir ce que l’on entend par valeurs morales universelles et de déterminer celles qu’il convient d’inculquer aux enfants lorsque deux cultures sont en désaccord. En fait, chaque culture perpétue les valeurs qu’elle a acquises et définies dans ses structures sociales ; ses membres en viennent souvent à penser que leurs valeurs sont supérieures à celles d’une autre culture, et elles se cristallisent. C’est pourquoi les différences qui existent entre les valeurs morales sont devenues une cause de division parmi les hommes. Ces différences sont devenues des obstacles à une compréhension mutuelle, et par conséquent à la fraternité humaine universelle. Comment donc agir face à tant de contradictions et de confusion engendrées par le fait qu’une culture rejette les valeurs instituées par une autre ? Historiquement, ces diverses cultures se sont développées autour de religions différentes, parce qu’autrefois les moyens de déplacement étaient limités, les hommes ne voyageaient guère et les groupes vivaient dans un relatif isolement. Chaque société a donc élaboré ses propres normes au sein de sa religion propre et défini ce qu’elle considérait comme vertueux ou répréhensible, quelles actions étaient justes, quelles autres mauvaises. Mais en elles-mêmes, ces différences n’ont aucune raison d’entraîner des divisions si nous les percevons uniquement comme des différences. Ce n’est que lorsqu’on introduit un jugement, un sentiment de supériorité ou d’infériorité que la division apparaît.
La chose se produit dans le cas des valeurs morales parce qu’il est impossible de dire que ce qui est immoral ici ne doit pas être considéré comme moral là-bas. Il en résulte un sentiment de mépris, une séparation, une aliénation entre les cultures. Il m’a été rapporté que même un sage comme Gandhi, à qui l’on demandait : « Monsieur, que pensez-vous de la culture occidentale ? », aurait répliqué — peut-être en plaisantant : « Ce serait une bonne chose qu’il y en ait une ! ». Du point de vue des valeurs indiennes traditionnelles, les Occidentaux sont superficiels et incultes dans leur manière de vivre. Or ce sentiment est réciproque, car les valeurs de l’Occident sont différentes de celles de l’Inde. Mais ces différences proviennent des perceptions subjectives propres à chacune de ces cultures : il n’y a aucune valeur morale absolue dans tout cela. Ceci me rappelle une situation similaire dans le monde de la science : pendant des siècles, il y a eu de grandes controverses pour déterminer si la Terre tourne autour du Soleil, ou inversement, et pendant longtemps la question n’a pu être tranchée. Au début, on a cru que c’était le Soleil qui tournait autour de la Terre, puis que c’était la Terre qui tournait autour du Soleil, jusqu’à ce qu’Einstein pose des questions plus profondes sur la notion de mouvement et d’absence de mouvement. Quand il s’efforça de trouver une solution précise, il découvrit cette grande vérité que tout mouvement est relatif et qu’il n’existe pas d’immobilité absolue. Le fait qu’un objet se meut ou reste immobile dépend de quel autre objet l’on considère comme immobile. On peut être immobile relativement à la Terre, mais la Terre est en mouvement relativement au Soleil, le Soleil est en mouvement relativement aux étoiles, et ainsi de suite. Par conséquent la question reste sans réponse tant que le rapport n’est pas spécifié. De la même manière, à la question de savoir si telle action est bonne ou mauvaise, la réponse dépendra de celui qui la donne.
Comment trouver une définition absolue et universelle du bien ou du mal quand chaque esprit est conditionné par sa propre culture et considérera toute question du point de vue de cette culture, laquelle n’est qu’un accident de naissance ? Telle personne est née dans telle culture particulière et on lui a inculqué telles valeurs, auxquelles elle croit et qu’elle défend, mais telle autre personne qui appartient à une autre culture est attachée à ses valeurs pour la même raison. Et les deux vont se battre pour cela. Combien de fois avons-nous déploré les tragédies qui en résultent ? Par exemple en Inde, à Ayodhya, des dévots hindous ont détruit un lieu de culte considéré comme un masjid[1] par les peuples de culture islamique. Ni les uns ni les autres ne savent réellement ce qu’est la religion, ni n’ont cherché à comprendre ce qu’est Dieu. Acceptant les valeurs qui lui ont été inculquées, chaque groupe proclame avec arrogance la supériorité des siennes et tente de marquer des points. Tout cela devient un tel travestissement de ce qu’on peut qualifier de religieux ! Il s’ensuit qu’au niveau des actes, puisque bien et mal sont subjectifs, nous ne pouvons découvrir de valeurs universelles. Il nous faut creuser plus profond et poser une question plus fondamentale, à savoir : « Qu’est-ce que la vertu ? ». Toutes les religions ont parlé de vertu et de vice en termes d’actes, mais existe-t-il une vertu qu’on ne puisse définir de la sorte ? Ou bien les actes vertueux sont-ils eux-mêmes la définition de la vertu ? La vertu réside-t-elle dans l’accomplissement de ce qui est posé comme vertueux, ou est-ce quelque chose d’autre que chacun doit découvrir dans sa propre conscience ? Il nous faut poser cette question si nous voulons découvrir à un niveau fondamental ce qui pourrait constituer des valeurs morales universelles ou un esprit religieux sans appartenance, sans étiquette, sans dépendance à l’égard d’une culture particulière.
Un bref examen nous révèle que la vertu est en fait un état d’esprit. C’est l’état de notre conscience. Elle ne peut être définie uniquement à partir de certains actes vertueux. Permettez-moi d’illustrer ceci par quelques exemples, en me servant de ce qui est communément considéré comme vertu de par le monde et promulgué comme tel par toutes les religions. La bonté, est-ce un état d’esprit, un état d’être, un état de conscience, ou quelque chose qui dépend de certains actes ? Il ne fait aucun doute que les religions ont prescrit la pratique de bonnes actions comme étant de la vertu – nous devons faire l’aumône, nous devons aider les personnes faibles et âgées. Ce sont là des actions prescrites par toutes les religions. Mais sont-elles par elles-mêmes la bonté ? Abordons la question autrement : est-ce qu’accomplir de bonnes actions produira la bonté dans notre conscience ? Si oui, alors c’est la bonne façon de faire, alors la vertu peut être amenée de l’extérieur par un effort délibéré.
Mais s’il n’en est pas ainsi, alors l’accomplissement de bonnes actions, qui n’ont rien de blâmable en elles-mêmes, n’engendrera pas un état de vertu dans notre esprit, dans notre conscience. Elles ne devraient donc être considérées que comme des actes de bonté et non comme l’équivalent de la bonté, sinon on a créé une illusion. Les hommes, de par le monde, se sont abusés à ce sujet : au lieu de découvrir la bonté dans leur conscience, ils se sont contentés d’accomplir certaines bonnes actions. C’est pourquoi nous voyons des végétariens qui ne tueraient ni ne mangeraient d’animaux se montrer extrêmement cruels envers eux. C’est par habitude qu’ils ne consomment pas de viande. Certains riches amassent une fortune par des moyens condamnables, grâce au marché noir, en thésaurisant, en dominant et en exploitant les autres, puis ils font l’aumône aux mendiants et se donnent l’impression d’être de bonnes âmes. Je ne m’élève pas contre la pratique de bonnes actions, mais simplement contre l’illusion qui peut lui être associée. D’autre part, si la bonté règne dans notre conscience, si c’est la qualité de notre esprit et de notre cœur, alors elle s’exprimera dans toute relation, il n’y aura pas à la fois de la bonté dans telle relation et de la cruauté dans telle autre. Il nous faut donc faire une distinction entre les actes de vertu et la vertu elle-même.
Prenons un autre exemple : l’idéal de non-violence. Si nous sommes intérieurement violent, porté à l’ambition, à l’égocentrisme et à la colère qui engendrent la haine, est-il possible de pratiquer la non-violence ? et la pratique de la non-violence mettra-t-elle un terme à la violence qui règne dans notre conscience ? Qu’implique la pratique de la non-violence ? Pour le savoir, il nous faut la définir. Si nous la caractérisons comme le fait de ne pas frapper autrui, cela signifie que nous pouvons ressentir une haine profonde à l’égard d’une personne, l’insulter, la mépriser, l’abaisser, mais non la frapper. Donc, tant que nous nous abstenons de la frapper, nous sommes non-violent. Voilà une définition bien commode, et à coup sûr superficielle de la non-violence ! C’est une manière de nous faire croire que nous sommes non-violent, et c’est une forme d’hypocrisie : je vous déteste, mais extérieurement je me comporte comme si je vous aimais. Ce n’est pas une façon loyale de nous présenter mais une projection vers l’extérieur de ce que nous ne sommes pas intérieurement, pratique qui entraîne la violation d’autres vertus morales telles que l’honnêteté et la franchise. Il n’est donc pas possible de pratiquer la non-violence en restant intérieurement violent. La pratique extérieure de la non-violence n’aura aucun effet sur la violence intérieure pour la simple raison que nous ne prêtons attention qu’aux symptômes dans ce cas, et tentons de les supprimer sans nous préoccuper des causes. Tant que nous n’aurons pas découvert par nous-même les causes de la violence dans notre psychisme ou notre conscience, et que nous ne les aurons pas éliminées, la violence sera toujours là et, tant qu’il en sera ainsi, la pratique de la non-violence sera impossible.
De la même manière, nous pouvons concevoir des couples de contraires. L’humanité a lutté avec ces contraires en s’efforçant de cultiver la vertu par rapport au vice. Si nous sommes peureux, nous essaierons de cultiver le courage ; mais si la peur a pris fin, il n’y a nul besoin de cultiver le courage. Et si nous tentons de pratiquer la vertu en opposition au vice, alors nous nous retrouverons devant le danger de nous limiter aux actes extérieurs, c’est-à-dire uniquement aux symptômes.
Est-il possible de découvrir la vertu dans la conscience, si bien qu’il sera inutile de la cultiver extérieurement ? Si nous posons comme principe que la violence, la haine, la jalousie, la colère, l’avidité sont des désordres de notre conscience, il s’ensuit que ces désordres ont une cause, laquelle doit être comprise et éliminée ; nous ne pouvons nous en débarrasser uniquement par des pratiques opposées au vice. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut abandonner tout contrôle de soi, que lorsque nous avons envie de frapper quelqu’un il faut le faire. Cela veut seulement dire que le contrôle de nous-même ne changera pas notre état intérieur et n’impliquera pas nécessairement la vertu. Cela ressemble à l’ordre que fait régner le gendarme sur la route. Tant qu’il est là, la peur incite le conducteur à respecter la vitesse autorisée et à rouler du bon côté de la chaussée. C’est une discipline imposée de l’extérieur et pas un ordre qui vient de l’intérieur, sinon il n’y aurait pas besoin de gendarme. A coup sûr, on ne peut appeler vertu le fait d’être tenté et de résister à cette tentation parce qu’on a peur. Considérer que c’est là de la vertu reviendrait à dire que tentation + peur = vertu, et que tentation + courage = vice ! voilà à quoi on arrive !
Si la conduite vertueuse est dictée par un souci de respectabilité, ou par la crainte de l’opinion publique, alors on n’est vertueux qu’extérieurement. Toutes les religions se sont efforcées de créer une conscience morale, de définir certaines valeurs et de les fourrer dans le crâne des enfants à mesure qu’ils grandissent. Et ensuite, nous nous sentons coupable si nous ne pratiquons pas lesdites vertus. Il nous semble que nous sombrons dans le vice. Cette conscience-là fonctionne à la manière d’un gendarme intérieur. C’est un conditionnement et il peut nous faire éprouver un sentiment de culpabilité. Mais ce conditionnement est différent selon les cultures : le même acte qui donnera à l’Indien un sentiment de culpabilité n’aura pas le même effet sur l’Occidental, parce que leur conscience morale s’est développée différemment. Or la moralité est en général hautement prisée dans la société, mais n’est-elle pas aussi une forme de discipline ? Une pression qui est intérieure au lieu d’être extérieure est toujours une forme de contrôle imposée, et peut-être est-elle rendue nécessaire par l’absence de réelle compréhension de ce qu’est la vertu…
Il y a donc d’un côté le contrôle extérieur exercé par la loi, la police, l’Etat, le théologien, l’opinion publique, et de l’autre le contrôle intérieur de la conscience morale. Entre les deux, le psychisme est retenu prisonnier. Et l’on veut que nous menions une existence morale ! Mais nous devons nous demander si la vertu n’est que cela, car cette pratique a engendré beaucoup d’hypocrisie : la conscience morale se met à nous déranger et bien sûr, nous trouvons des ruses pour la satisfaire.
C’est pourquoi nous acceptons de croire que se rendre au temple et se baigner dans le Gange sont des pratiques saintes dont l’accomplissement fait de nous une personne religieuse — un saint. Notre conscience est satisfaite. Peut-être ne découvrirons-nous jamais ce qu’est la vertu, ni ce qu’est un esprit religieux, mais nous avons l’impression d’être quelqu’un de religieux parce que nous accomplissons des actes définis comme tels. Nous voici donc à la fois acteur et juge, celui qui recherche une satisfaction et celui qui éprouve l’impression de l’avoir obtenue. C’est là une sorte d’illusion, un piège que nous nous tendons à nous-même, et il nous faut voir clair dans cette duperie si nous voulons être vraiment vertueux.
On peut considérer que la vertu est une conscience en ordre, et que cela ne peut être que si le désordre a été éliminé, et non parce que l’ordre a été imposé. Mais quelles sont les causes du désordre, et comment y mettre fin ? Pour cela, il faut beaucoup d’investigation, et d’observation de nous-même dans l’engagement relationnel, sans rien condamner ni justifier, sans nous illusionner, en observant nos processus mentaux. Si nos activités sont dictées par l’ambition, et que cette ambition n’est pas satisfaite, nous allons écarter tout ce qui nous barre la route et il s’ensuivra de la violence. C’est pourquoi tant que l’ambition n’est pas comprise et écartée, tant que le désir n’est pas compris et ne cesse de nous gouverner, il n’est pas possible d’être libéré de la violence. Il faut pour cela une compréhension profonde du fonctionnement de notre psychisme. Or nous voulons tout de suite un résultat. Nous courons voir un gourou dans l’espoir qu’il nous donnera vite les moyens d’atteindre cette compréhension. Mais il ne suffit pas pour cela de toucher les pieds de quelqu’un ni même de lire des livres. Il y a pléthore de livres et de maîtres religieux, mais la compréhension n’est pas une chose qui s’accumule comme le savoir. C’est un processus qui consiste à voir la vérité dans les aspects de la vie quotidienne, dans ce qui se passe au-dedans de nous. Cela requiert réflexion et insight[2]. Krishnamurti a dit que la vérité pénètre dans l’esprit comme un voleur. Ce qui signifie que nous élevons autour de nous des barrières mentales comme autant de murs derrière lesquels nous nous isolons pour éprouver un sentiment trompeur de sécurité. Le voleur ne pénétrera pas parce que nous l’aurons prié d’entrer, nous ne pouvons prévoir ni nous assurer qu’il entrera, et il ne pourra entrer si nous avons construit de trop puissantes défenses. C’est pourquoi notre tâche consiste à assouplir ces défenses en les observant et en refusant de nous raconter des histoires. Alors le voleur aura une chance d’entrer ! Ce n’est pas un effet de la volonté. Certaines choses peuvent s’obtenir par un effort volontaire. Par exemple, apprendre quelque chose, décider d’entreprendre un voyage, mais l’amour, le respect, la non-violence ne peuvent être l’effet d’une décision. La vertu est une chose qu’il faut découvrir. Notre système éducatif a complètement négligé ce point. J’irai même jusqu’à dire que l’éducation contemporaine, la plupart du temps du moins, est conçue de manière à détruire délibérément la vertu — du moins telle que nous l’avons définie, à savoir un état d’esprit ou de conscience habité par l’amour, la compassion et l’humilité.
Le but de notre système éducatif, ce qu’il considère comme important, c’est de produire des hommes ambitieux, agressifs, performants. Nous enseignons la compétition, la concurrence. Au départ, l’enfant n’a pas ce genre d’attitudes, il est affectueux sans cause. Il aime l’enfant du serviteur tout autant que l’enfant du voisin. C’est l’adulte qui lui apprend à choisir et qui lui dit : « Ne t’approche pas de celui-ci, va vers celui-là ». A l’école, il est content quand son ami a bien réussi, mais quand il va voir le maître, celui-ci lui dit : « Tu n’es qu’un sot, pourquoi ne peux-tu faire aussi bien que lui ? », ce qui lui enseigne la compétition et la rivalité. Un enfant peut ne pas être tout à fait vertueux mais il est innocent. Or le processus éducatif contemporain corrompt son esprit parce que nous n’avons pas compris la valeur de la vertu, la valeur d’un esprit religieux. Les plus grandes destructions et les pires tortures que le monde ait connues n’ont pas été commises par des gens incultes mais au contraire, bien souvent, par des gens très instruits. C’est là un fait. Ce n’est pas l’homme qui est au bas de l’échelle qui a créé les problèmes de notre société. Quels sont ceux qui ont perpétré le holocauste en Allemagne ? Des gens hautement instruits, hautement sophistiqués, efficaces, disciplinés ! Ce sont bien là les idéaux de notre éducation, n’est-ce-pas : produire des individus hautement efficaces, hautement compétents et travailleurs. Hitler présentait toutes ces caractéristiques ! Que trouverait-il à redire à notre mode d’éducation ?
Notre système éducatif se borne à cultiver le pouvoir, parce que nous le considérons essentiellement comme un outil de développement économique. Si nous n’avions pas besoin de ponts, d’avions, d’automobiles et autres gadgets, nous préoccuperions-nous le moins du monde d’éducation, je me le demande ! telle paraît être la réalité, parfois, car l’unique objectif de notre éducation est de produire, par exemple, un brillant informaticien ; c’est notre but, notre vision des choses. Ce n’est pas le fait de former des informaticiens qui me dérange, mais que ce soit là notre but essentiel. Dans le processus éducatif, nous avons complètement négligé de faire une place à la dimension religieuse, de la même manière que nous avons totalement négligé de développer la vertu. L’humilité, la coopération, l’harmonie en sont absentes. Il y règne la compétition, la rivalité, l’ambition, la course à la réussite qui mène à la violence pour parvenir à dominer et à occuper la première place. Voilà l’humanité que nous produisons, et nous nous plaignons ensuite de l’excès de violence qui règne dans la société et de l’incapacité des gouvernements à la contrôler. Et nous disons qu’il faut renforcer la police et utiliser l’armée, etc. Mais que faisons-nous pour agir à la source de tout cela ?
Les religions, les sociétés ont toutes admis que certaines vertus entraînent une conduite juste, mais celle-ci doit être définie comme ce qui émane d’un esprit vertueux, sinon comment saurons-nous ce qu’est une action juste ? Krishnamurti fit en 1984 une conférence aux Nations unies dans laquelle il a montré comment la violence surgit entre les nations. Quand il eut terminé l’un des auditeurs lui demanda : « Vous avez parlé de non-violence, mais que feriez-vous si un cambrioleur vous attaquait ? » Krishnamurti répondit : « Monsieur, commencez par apprendre à vivre en paix, non pas pendant un jour ou deux mais pendant une vingtaine d’années, et vous saurez alors ce qu’il convient de faire ! » Cette réponse n’est pas une échappatoire. Nous voulons des résultats immédiats, or la vertu résulte de la compréhension et la compréhension n’apparaît pas grâce aux livres, aux gourous ou aux maîtres. Ces derniers ne servent qu’à faire naître la question dans notre esprit. Notre relation à la question, ce qu’elle nous apprend, ce que nous en faisons, tout cela constitue un processus d’apprentissage dont chacun de nous est personnellement responsable. Or nous pensons que cet apprentissage est de même nature que celui d’un cours de bachotage. Il n’en est rien. Ceci ne doit pas devenir une croyance, il nous faut simplement l’observer dans notre vie quotidienne. Il est toutefois possible de nous leurrer et il y a mille manières de le faire, mais il n’existe qu’une manière de trouver la compréhension pour ensuite agir à partir d’elle. Nous est-il possible de poser les questions fondamentales sans chercher des raccourcis, tâche qui nous incombe puisque la Société théosophique incarne l’amour de la vérité ? Pour qui est en quête de la vérité, il n’y a pas de raccourci. Chacun de nous est responsable de cette recherche intérieure. Mais si nous sommes incapable de la mener à bien, il ne sert à rien de nous blâmer nous-même ; nous devons aussi nous traiter avec amitié.
Si nos mobiles sont mauvais, alors l’action le sera aussi. Mais s’il y a compréhension, si le mobile est juste, alors l’action le sera également. C’est pourquoi nous ne saurons pas si l’action est bonne ou mauvaise en la considérant en elle-même, mais en considérant l’état d’esprit dont elle procède. Nous pensons couramment que les actes bénéfiques sont obligatoirement bons, mais cela revient à dire que la justesse de l’action est déterminée par son résultat. Or nous ne percevons que certains résultats, les résultats extérieurs, nous ne voyons pas les résultats qui procèdent de l’état d’esprit qui a présidé à l’action.
Supposons que nous construisions un bâtiment beau et utile sous l’impulsion d’une énorme ambition personnelle, parce que nous voulons être reconnu comme le meilleur architecte et laisser quelque chose pour la postérité qui conservera notre nom. Si nous donnons à la vertu le sens que je viens d’indiquer c’est là une action qui apparaît comme mauvaise, même si le bâtiment ainsi créé possède une beauté extérieure et peut rendre des services. Mais il est aussi possible d’en construire un semblable dans un but désintéressé, par amour, dans un tout autre état d’esprit, et ce sera alors une action juste. Un scientifique peut travailler vingt heures par jour dans son laboratoire rien que pour l’amour de ce qu’il fait, rien que pour découvrir la vérité qu’il cherche. Mais il peut aussi le faire en y mettant beaucoup d’ambition afin d’acquérir une renommée. Si l’on ne considère que le résultat extérieur, on pourra dire : « Où est la différence ? ». La différence est grande car ni notre vie, ni le monde qui nous entoure ne se composent uniquement d’éléments physiques. Un esprit ambitieux est destructeur. Il détruit la qualité religieuse de la vie dans la société. L’homme ambitieux est aussi un père, un mari, un ami. Par son état d’esprit violent et avide, il fait peut-être plus de mal que son travail en laboratoire ne fait de bien. En fait cette comparaison est inadéquate car le bienfait se trouve dans le monde physique, et le mal est produit dans le monde psychologique. Mais le monde intérieur de la psyché domine constamment le monde extérieur. Les hommes ont fait montre de brillantes capacités dans le monde extérieur. Ils ont inventé des machines, construit des hôpitaux, ils ont fait tant de choses ! et pourtant ils échouent dans le monde intérieur, la vertu leur échappe, ils détruiront eux-mêmes tout ce qu’ils ont construit — c’est ce que nous constatons aujourd’hui – en partie parce qu’ils ont négligé cet aspect des choses dans le domaine éducatif.
Donc si une organisation comme la Société théosophique ou la fondation Krishnamurti dirige des établissements éducatifs, et si nous sommes conscient de ce problème, quelle sorte d’éducation devrons-nous concevoir ? quelle devra être notre vision des choses ? quel devra être notre programme ? La question n’est pas de savoir si nous réussirons ou non. La question est : « Que devons-nous tenter de faire ? ». Permettez-moi de vous suggérer quelques éléments de réflexion. Pour commencer, considérons que le but premier de l’éducation est d’assurer non la prospérité et la croissance économique, mais un bon développement pour l’être humain. Ce qui veut dire que l’éducation n’est pas liée au souci de productivité. La productivité peut en résulter, mais ce ne sera qu’un effet secondaire, ce ne sera pas son but. Le but de l’éducation, alors, sera de révéler à l’être humain, enfant ou adulte, tout ce qui est beau dans la vie — la beauté de l’amitié, de l’art, de la danse, de la musique. Il y a aussi de la beauté dans les mathématiques et dans la physique, que l’on peut enseigner non pour faire de l’enfant un ingénieur mais pour lui faire connaître la beauté de ces matières et les lui faire aimer. Il nous faut produire des esprits qui cherchent, qui apprennent, qui se développent intérieurement. Ce qui veut dire que nous devons être conscient de la dimension religieuse de notre être, chose que nous avons jusqu’ici totalement négligée. Nous passons vingt ans à former un enfant pour qu’il sache construire une voiture, se servir d’un ordinateur, faire quelque chose dans le monde physique. Pour produire cette capacité en lui, notre enseignement consiste, huit heures par jour, à faire des expériences, du travail de laboratoire, des conférences, ou la classe. Et nous voulons que cette chose dénommée vertu ou esprit religieux se manifeste par-dessus le marché simplement en nous rendant au temple ou en lisant un livre ou deux ! mais ce sont là des sujets tout aussi ardus que les autres et si nous ne les apprenons pas, nous n’apprendrons pas l’art de vivre, sans lequel toute éducation est incomplète. Donc une part importante de notre programme éducatif devrait être d’éveiller chez l’enfant le sentiment du mystère de la vie et de la nature, autant que de faire de lui un professionnel. L’enfant fait partie de la nature comme chacun d’entre nous. L’étude de ce mystère dans lequel nous baignons, que souvent nous ne percevons pas, est peut-être la raison d’être de notre conscience, qu’il s’agisse du mystère du monde environnant ou de celui de notre être intérieur. Mais au lieu de cela nous consacrons notre temps à satisfaire une ambition limitée, étroite, dictée par la société, et nous n’exposons pas nos enfants à l’immensité de la vie. C’est ainsi que nous produisons des êtres humains incomplets, étriqués.
Je voudrais ajouter que nous devrions enseigner la démocratie en tant que valeur morale parce que la démocratie est liée à l’humilité. Je ne parle pas de la démocratie que nous connaissons dans la société d’aujourd’hui mais de la démocratie réelle, dans son sens fondamental, à savoir qu’aucun de nous ne possède toutes les réponses ni ne connaît réellement la bonne manière de diriger la société et de gouverner. En conséquence, il faut nous réunir autour d’une table, conférer, discuter, nous écouter les uns les autres avec respect pour chercher ce qu’il y a de mieux à faire, et après en avoir discuté de la sorte, nous pourrons voter ou trouver un accord, et essayer ce que la majorité considère comme juste. Faisons cela avec humilité, en observant ce qui en résulte. Si cela ne fonctionne pas nous disposons d’un mécanisme pour modifier notre démarche. Nous pouvons à nouveau nous rassembler et reconsidérer la chose sans dire : « C’était le projet d’un tel, donc je n’y participerai pas ». C’est cela la vraie démocratie, ce n’est pas d’exercer une pression en disant : « Si tu refuses de m’entendre, je vais engager une partie de bras de fer, je vais te faire chanter ». La démocratie, ce n’est pas cela du tout.
Nous devons donc enseigner à nos enfants ce qu’est la démocratie, à savoir une certaine attitude d’esprit, et pas seulement un système électoral. Si nous rejetons cette responsabilité que nous avons à l’égard de la société, nous nous rendons coupable de doter un jeune d’une énorme pouvoir au nom de l’éducation sans lui donner l’intelligence de s’en servir à bon escient. C’est comme si nous lui mettions un fusil entre les mains, ce que nous ne ferions pas. Et pourtant, c’est ce que nous sommes en train de faire indirectement en produisant des individus qui sont experts dans un domaine étroit mais dépourvus de compréhension de la vie en général. Donc, si nous éduquons un enfant, nous devons accepter la responsabilité d’éveiller en lui les questions religieuses. Nous ne pouvons pas lui fournir les réponses. Si nous le faisions, nous retomberions dans le piège des valeurs morales définies par toutes les religions établies et cela ne mène pas à une vraie compréhension. Si dans le domaine intellectuel des mathématiques et de la physique nous sommes capables de susciter des questions dans l’esprit d’un enfant, pourquoi ne pourrions-nous en faire autant dans le domaine religieux ? cela ne concerne-t-il pas sa vie ? n’est-ce pas plus important que la connaissance de la physique et des mathématiques ? Nous avons cultivé de fausses valeurs, et nous en subissons aujourd’hui les conséquences. La Société théosophique, qui s’est donné pour tâche d’instaurer un monde unique de fraternité et de valeurs morales universelles, a la responsabilité particulière de créer des centres éducatifs de qualité. Nous n’y parviendrons que si nous acceptons de porter le défi dans notre propre vie, avec tout le sérieux possible.