III - Individu, société et transformation
J’aimerais aujourd’hui étudier la relation de l’individu avec la société et la manière dont peut se produire une véritable transformation sociale. Sans une compréhension profonde de cette relation, il nous est difficile de connaître notre véritable responsabilité en tant que membre de la société. Dans notre ignorance, nous avons tendance à nous sentir essentiellement responsable d’un domaine particulier et à nous en tenir à ce domaine. Il nous importe donc d’étudier cette question en profondeur pour parvenir à une compréhension d’où naîtra, comme une conséquence, un sentiment de responsabilité.
Pour comprendre n’importe quel phénomène, n’importe quelle situation complexe, il est essentiel de commencer par l’observation objective des faits et non de se laisser guider par les opinions. Imaginons l’expérience suivante : quelqu’un se trouve là-bas dans l’espace, disons sur la planète Mars, avec un grand télescope qui lui permet de regarder notre Terre. Il ne fait pas partie de cette Terre, mais il l’observe et étudie ce qui s’y passe. Que voit-il et quelle impression a-t-il de la société que nous avons créée ?
Il remarque que l’homme a construit des villes gigantesques, a développé dans les domaines du transport, de la communication, de l’électricité et de la santé, des technologies de pointe qui ont accru son efficacité et l’ont doté d’une protection contre les maux divers qui affligent l’humanité. L’homme peut maintenant, en quelques minutes, parler à des gens d’un autre continent, et se déplacer rapidement. Mais le Martien voit aussi sur notre planète des groupes de gens armés, dressés les uns contre les autres et décidés à s’entretuer. Il se demande ce qui se passe. Il ne connaît pas notre situation de l’intérieur. Il la voit de l’extérieur et se demande : « Pourquoi est-ce que ces gens s’entretuent ? ». Pas seulement en un lieu, mais en vingt endroits différents au moins. En regardant de plus près il voit se perpétrer des actes de terrorisme en Irlande, au Sri Lanka, dans le Cachemire, le Pendjab. Il voit des gens qui veulent mettre en place une certaine idéologie, faire usage de la violence et de la technologie moderne pour pousser les autres à réaliser leurs plans. Il note ce qui se passe dans l’ancienne Yougoslavie — des gens divisés entre eux et se massacrant sans contrôle. Il voit que des pays très riches rejettent en mer leurs produits en excédent pour préserver leur économie, alors que d’autres pays d’Asie et d’Afrique sont en proie à la famine et que des milliers d’êtres humains souffrent et meurent de malnutrition. Il se demande, en vérité, quel est ce monde étrange ! Puis il découvrira la brutalité et la violence extraordinaire qui règnent entre les hommes, dans une même famille, une même nation – par avidité, ambition personnelle, désir et égocentrisme –, dans le monde entier et pas seulement dans un pays donné. Il constatera la domination qui s’exerce sur les femmes, le fort écrasant le faible. Il verra l’exploitation des pauvres, et toutes les formes d’agressivité.
Tel est, malheureusement, l’état de la société que l’homme a créée sur la Terre.
Les scientifiques nous disent que l’homme a évolué il y a quelque soixante ou soixante-dix millions d’années à partir des grands singes. Avant cela, la planète a existé pendant des millions d’années sans notre présence et il faut nous demander si nous sommes en droit d’affirmer que l’évolution s’est faite dans le bon sens. Pouvons-nous dire honnêtement que nous avons utilisé les facultés supplémentaires de raison, d’imagination, de mémoire, etc., dont la nature nous a avantagés par rapport aux animaux, pour l’amélioration du monde dans son ensemble, ce qui inclut toutes choses : êtres humains, animaux, plantes, la Terre entière ? A certains égards, l’homme a réalisé des choses phénoménales dans le domaine constructif ; mais tout cela n’a que peu de valeur car, dans un autre sens, il est resté extrêmement primitif. Sommes-nous vraiment tellement différent, intérieurement, psychologiquement, de l’homme primitif, tribal, qui nous est décrit dans les livres d’histoire, d’anthropologie ou de biologie ? Il y a un million d’années, les hommes étaient également divisés en tribus. Ils se rassemblaient, protégeaient leur propre groupe et en attaquaient d’autres ; ils étaient attachés à leur propre peuple et haïssaient les autres. Psychologiquement, ne sommes-nous pas toujours les mêmes ? Il se peut que ces groupes soient maintenant plus importants, se rassemblent autour de certaines idées au lieu de se distinguer sur le seul plan géographique ; mais quand les Arabes et les Juifs, les hindous et les musulmans se font la guerre, quand différentes nations s’affrontent, n’est-ce pas encore une autre forme de tribalisme ? Ainsi, nous avons peut-être acquis la capacité d’aller sur la Lune et amassé une somme de connaissances qui nous est disponible dans les bibliothèques du monde entier, mais intérieurement nous n’avons pas appris à aimer notre prochain. C’est une chose qui nous paraît toujours très difficile, et cela a entraîné un développement déséquilibré de l’être humain : un progrès extraordinaire mais accompli dans une seule direction, progrès qui a placé entre nos mains un pouvoir énorme mais qui n’est pas accompagné de l’intelligence et de la sagesse nécessaires pour qu’il soit utilisé de la bonne manière.
L’homme moderne est semblable à un enfant que l’on aurait lâché sur une route où la circulation est intense : il est incapable d’y faire face. Ainsi a été créée une situation dangereuse parce qu’avec toute cette puissance nucléaire, cette capacité de fabriquer des bombes et, d’autre part, la haine grandissante entre les nations et les peuples, nous nous trouvons dans une configuration tout à fait explosive. Il ne s’agit plus de guerres locales, entre deux peuples : toute guerre est désormais globale et peut se terminer par la destruction de la planète entière. Il y a donc une urgence nouvelle à résoudre ce problème. Nous nous trouvons au bord du précipice. Nous pourrions y tomber à tout moment. Je me demande si nous pouvons vraiment prétendre, ne serait-ce que d’un point de vue biologique, que nous méritons de survivre. Darwin a posé le principe de la survie du plus apte, ce qui ne veut pas nécessairement dire du plus adroit et du plus intelligent. Pour survivre, il faut coopérer. Les fourmis ont une beaucoup plus grande chance que nous de survivre parce qu’elles coopèrent entre elles. Donc, peut-être, comme les dinosaures qui n’ont pas pu s’adapter à leur environnement et ont, en conséquence, péri, l’histoire pourrait nous réduire simplement à une espèce qui est apparue pendant soixante à soixante-dix millions d’années et ensuite s’est détruite. C’est une possibilité tout à fait réelle.
Quelle est notre responsabilité dans un monde aussi divisé que le nôtre ? Il nous faut rechercher ce qui est allé de travers et pourquoi nous continuons dans la direction du soi-disant « progrès ». Quelle serait la bonne direction ? Considérons la sorte d’individus que nous créons, parce qu’après tout la société est constituée d’individus comme vous et moi. Nous envoyons nos enfants à l’école, ainsi qu’à l’église où ils sont instruits dans la religion qui se trouve être celle de leur famille particulière. L’emprise de la religion s’est beaucoup affaiblie, mais on assiste à une véritable « mercantilisation » de notre société — on utilise la propagande, on produit toutes sortes de films violents, d’obscénités, on tente d’émoustiller les gens pour gagner de l’argent facile par la soi-disant libre entreprise, libre dans le sens qu’on peut faire ce qui nous plaît, toutes choses qui ont un impact terrible sur l’esprit des enfants. En classe, nous leur apprenons à être ambitieux. Nous admirons l’enfant qui a des capacités, du talent, et méprisons celui qui est borné. C’est le même modèle dans le monde entier. Nous formons les gens par l’usage de la récompense et de la punition. Nous avons tous été formés et dirigés de cette façon. Ce n’est pas très différent, pour l’essentiel, de la manière dont la police dresse les chiens : quand ils se sont bien comportés on leur donne un biscuit et quand ils ont mal fait, ils reçoivent du bâton. Nous ne frappons peut-être pas les enfants avec un bâton mais nous les punissons par un regard ou une remarque blessante. Nous poussons les individus dans ce que nous croyons être la bonne direction. Ainsi nous exploitons leur ego afin de faire avancer ce que nous pensons ou ce que nous voulons voir se développer dans la société. Si nous voulons construire des ponts et que nous avons besoin pour cela d’ingénieurs, nous allons offrir de gros avantages à tous ceux qui embrasseront cette profession et tous les étudiants s’y précipiteront parce qu’ils y gagneront des salaires plus élevés et une meilleure position sociale. C’est ainsi que nous les modelons par le biais de la récompense et de la punition. Au lieu d’enseigner à l’enfant à faire ce qu’il aime, nous lui enseignons à faire ce qui lui procurera l’emploi le mieux rémunéré et le plus prestigieux possible. Il apprend donc à rechercher non ce qui correspond à son goût ou à son talent naturel, mais ce que la société lui demande, laquelle société est utilitaire et n’accorde de valeur aux gens que dans la mesure où ils lui donnent ce qu’elle en attend en retour. C’est ce qui se passe. Rien d’étonnant à ce que les individus soient devenus égocentriques, implacables, ambitieux. Ils écartent tout ce qui se met en travers de leurs projets et ainsi deviennent violents, car c’est là le type d’être humain que nous produisons. D’un côté nous fabriquons un individu centré sur soi, à qui l’on a enseigné à poursuivre ses propres buts, qui a une compréhension de lui-même très limitée mais qui sait comment on va sur la Lune, et de l’autre nous souhaitons une société non-violente, paisible et ordonnée, où règnent la politesse, la considération et tout le reste. Est-ce chose possible ? Est-ce une manière sensée de construire la société ? Quel que soit le type de société, capitaliste ou communiste, quelles que soient les lois qui la régissent, si les individus qui la composent sont égoïstes, violents, agressifs, comment la non-violence pourrait-elle régner ?
Alors est-il possible de changer la société au moyen de la législation, ou bien la législation n’a-t-elle qu’une fonction de contrôle ? Au départ nous avons ces tendances, qui proviennent de la manière dont nous élevons les individus, et ensuite nous avons toutes les lois pour les contenir, pour contrôler la violence, et ainsi c’est une bataille, un conflit constants. L’individu poursuit sa propre route et la société tente de le réfréner. C’est pourquoi qu’il s’agisse de l’Amérique, de l’Inde ou de la Russie, d’une forme de gouvernement ou d’une autre, démocratique ou totalitaire, on rencontre toujours énormément de tyrannie, de cruauté. L’expérience du communisme a pris fin en Russie. Si l’on en croyait cette philosophie on pouvait changer l’homme en contrôlant les circonstances extérieures. On pensait qu’en donnant à chacun le même salaire, pratiquement le même genre de maison, la même sorte de nourriture, on instaurerait l’égalité ; qu’en détruisant temples et églises, on serait débarrassé des sentiments religieux. L’expérience a échoué parce qu’on peut bien transformer tous les temples du monde en musées, si quelqu’un a le désir de pratiquer un culte il allumera une petite lampe dans sa maison. Comment parvenir à arrêter cela ?
Le contrôle extérieur ne nous changera pas intérieurement. La discipline imposée du dehors peut être nécessaire en tant que mesure temporaire mais elle ne résoudra pas le problème. C’est comme l’aspirine qu’on prend quand on a mal à la tête. Elle ne guérit pas la maladie. Si nous avons de fréquents maux de tête il nous faut parvenir à une guérison permanente, découvrir la cause profonde de ce mal et l’éliminer. C’est un manque d’intelligence que de continuer à prendre de l’aspirine. De la même manière, si notre société produit des criminels il peut être nécessaire de les mettre derrière des barreaux pour les maîtriser et protéger les gens de leurs accès de violence, mais nous devons découvrir pourquoi notre société a produit des criminels et en éliminer les causes. Ce n’est pas qu’on ne se soit pas penché sur ce problème et qu’on n’ait tenté de le résoudre. Nous avons eu des prophètes, nous avons eu différentes religions qui ont instruit les gens sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, sur ce qui est bien et ce qui est mal — tout cela, nous l’avons essayé. Alors, que devons-nous faire ? Chercher une autre religion ? Est-ce que les précédentes n’étaient pas adéquates ? Faut-il attendre qu’un autre messie, quelqu’un de plus grand que le Bouddha ou le Christ vienne nous sauver ? Ou bien peut-être avons-nous reçu toutes les instructions dont nous avions besoin, mais tant que nous refuserons d’apprendre, un messie ne pourra rien faire. Soit nous considérons qu’un sauveur ou quelqu’un d’autre doit venir protéger l’humanité, soit nous acceptons notre responsabilité. De toute évidence, si nous n’avons pas appris ce n’est pas faute d’instructeurs, mais par incapacité à apprendre.
Bien sûr, il faut une organisation efficace, une discussion politique sur le désarmement, au sein des Nations unies par exemple, mais ce ne sont là que solutions temporaires. Si nous ne développons pas notre compréhension, si nous ne produisons pas une humanité meilleure, alors ce problème n’aura pas de fin. Voyez la guerre contre l’Irak qui a eu lieu il y a quelques années[1]. Peut-être était-elle nécessaire sur le plan politique parce que la situation de ce pays devenait explosive et qu’une seule personne détenait un pouvoir excessif, mettant en danger les peuples alentour, peut-être fallait-il donc recourir à la force pour traiter le problème. C’est l’argument qu’on avance pour justifier cette guerre, mais il nous faut en examiner les conséquences. Penser que nous avons résolu un énorme conflit dans cette partie du monde est une illusion parce que l’action engagée a tué des milliers de gens, en a blessé des millions et généré encore plus de divisions et de haines, lesquelles demeurent actives dans les cœurs et les esprits, et entraînent leurs propres conséquences. Elles engendreront la guerre suivante. Nous semons les graines de la prochaine guerre en produisant la division et la haine qui sont les effets inévitables de toute guerre. Ce n’est donc qu’une solution temporaire, pas une solution permanente.
Par la législation, les prisons, la force, on ne parviendra jamais à une solution permanente. Mais si nous voyons loin, si nous voulons mener une vie juste et agir de manière juste à ce moment de l’histoire, quelle est notre responsabilité ? En tant que théosophes, en tant qu’êtres humains qu’intéresse l’examen de tous ces problèmes dans un esprit d’humilité, de sincérité et de respect des faits, sans arrogance, nous devrons nous demander ce que pourrait être une solution à long terme. Krishnamurti a dit : « Vous êtes le monde ». Le monde est ainsi parce que nous sommes ainsi. Tant que nous sommes violent, compétitif, ambitieux, tout ce que nous constatons est inévitable. Ce qui arrive dans le monde est la conséquence de ce qui se passe dans le psychisme des individus. Il s’ensuit que chacun de nous est responsable de la division qui existe entre les nations, entre hindous et musulmans, entre arabes et juifs, etc. La société ne peut connaître de transformation fondamentale que si l’individu parvient à se transformer. C’est pourquoi il importe de découvrir de quelle manière l’individu peut y parvenir. Toute autre transformation basée sur des considérations économiques, politiques, etc., est temporaire. Elle peut résoudre certains problèmes pour un laps de temps donné, mais de nouveaux problèmes apparaîtront et c’est pourquoi, au bout de millions d’années, ces problèmes existent encore.
Les religions ont essayé de changer l’individu. Le communisme a essayé de le changer — sans succès. Ce n’est pas en modifiant les circonstances, le monde qui nous entoure, que nous changerons la conscience humaine. Cependant des religieux en ont appelé à l’être intérieur de l’homme et à sa conduite. Pourquoi n’ont-ils jamais réussi non plus ? Toutes les religions proposent essentiellement un code de conduite. Elles disent : « Faites ceci, ne faites pas cela, ceci est bon pour vous, cela est mauvais, ceci est bien, cela est mal. » Et ces instructions ont été diffusées parmi les hommes. Chez les chrétiens, elles peuvent être un peu différentes de ce qu’elles sont chez les bouddhistes ; une religion peut autoriser de manger de la viande, une autre non, etc. Pourtant, fondamentalement, toute religion possède un code de conduite que les hommes se sont efforcés de suivre.
Mais ils n’y ont pas réussi. Cela a engendré un énorme sentiment de culpabilité, un énorme état de conflit. Les hommes se sont toujours sentis honteux de ne pas faire ce qu’on leur enjoignait de faire, ou de faire ce qu’on leur avait interdit. En majorité, ils se sentent humiliés, frustrés, penauds, et le petit nombre d’entre eux qui ont de la chance, qui sont capables de se conformer à toutes ces règles ou paraissent le faire, se transforment en « moralistes » orgueilleux et arrogants, plein de mépris pour les autres auxquels ils disent : « Voici comment vous devriez vivre ». Ainsi la tyrannie, la haine entre les hommes, ne font que changer de forme.
L’homme a découvert que ces codes sont un moyen facile de se sentir vertueux sans vraiment connaître la vertu. C’est pourquoi les religions établies, au lieu de transformer l’homme, l’ont rendu plus hypocrite. En Inde on rencontre beaucoup de gens qui se rendent au temple chaque matin, se baignent dans le Gange et se croient très religieux. Puis ils vont au bureau et se comportent de manière impitoyable, compétitive, par manque d’une compréhension profonde de la vertu. Nous pouvons être tout à fait vulnérable à la tentation et cependant rester dans la moralité parce qu’il ne nous est pas arrivé d’être tenté. La vertu dépend entièrement des circonstances quand elle n’est pas fondée sur la compréhension de soi. Pourtant nous avons totalement négligé cet aspect des choses en éduquant nos enfants. Nous ne leur avons fourni comme bagage dans la vie qu’un ensemble de règles tirées de notre religion ou de notre culture particulière. Nous consacrons énormément de temps à faire de tel enfant un médecin, un ingénieur, un artiste ou toute autre chose, parce qu’il aura ainsi une profession qui lui permettra de gagner sa vie. Mais quelle sorte de vie est-ce que ce sera ? une vie misérable malgré la richesse et le confort. La misère n’est pas la prérogative particulière du pauvre. Les éléments de confort peuvent être inégalement distribués, mais le bonheur n’a pas été distribué aussi injustement. Il n’est pas facile de rencontrer le bonheur si l’on n’a pas une compréhension profonde de soi et de sa relation avec les autres.
Combien d’entre nous se rendent-ils compte que nous n’avons pas été convenablement éduqué, qu’on a développé notre ego, qu’on nous a enseigné l’orgueil sous le masque de l’estime de soi et que la société a exploité notre ego pour que nous fassions ce qu’elle requiert ? Si nous nous rendons compte de cela, alors nous refuserons que nos enfants tombent dans le même piège, nous refuserons de les éduquer comme nous avons nous-même été éduqué. Nous les voudrons intelligents, capables d’avoir de la vie une compréhension juste, d’être dès le début des êtres sensibles et conscients de tous ces problèmes.
L’autre point qu’il nous faut saisir, c’est que l’éducation n’est pas limitée à l’enfance. Nous apprenons tout le temps. Si nous découvrons que nous n’avons de nous-même qu’une connaissance limitée, et que nous percevons l’importance de ce fait dans notre propre existence, alors dès ce moment nous commencerons à apprendre par nous-même, par l’observation, par l’écoute et par le regard, et nous ne pourrons y parvenir que si notre esprit est ouvert, s’il n’est pas déjà empli d’idées toutes faites, s’il sait qu’il ne sait pas. Un tel esprit apprend en s’observant lui-même et à travers cet apprentissage, fait avec humilité, une compréhension naît en nous dont la résultante est la vertu.
La vertu procède donc de la connaissance de soi, mais pas dans le sens d’un savoir livresque. Il nous faut faire la distinction entre savoir et réalité. Bien que le savoir soit une bonne chose, nous devons nous rendre compte qu’il est comparable à un bien matériel : il ne nous transforme pas intérieurement. De même que nous possédons maison, argent, mobilier, et ainsi de suite, nous possédons un savoir en tant que propriété intellectuelle, mais ce savoir par lui-même ne changera pas notre conscience. La société contemporaine est basée sur un sens erroné des valeurs, admirant le savoir-faire et ignorant le respect de la vie, le respect dû à l’être humain, même s’il est lourd ou privé d’intelligence. Ce que la société appelle intelligence n’en est pas véritablement puisque cette prétendue « intelligence » nous a amenés au bord du précipice. Alors pourquoi continuons nous à vénérer et admirer le savoir-faire ? Nous admirons ceux qui jouent le mieux au tennis, ou sautent le plus haut dans l’intention d’obtenir un prix et de participer aux compétitions. Qu’y a-t-il de si méritoire à être le meilleur joueur de tennis du monde ? N’est-il pas plus méritoire de prendre simplement plaisir à jouer au tennis ? La structure entière de la société repose sur l’erreur qui consiste à encourager la réussite égoïste de l’individu alors qu’il importe davantage que l’individu travaille de manière créative et aime ce qu’il fait. Dans ces conditions il ne travaillera pas en vue d’une récompense, il travaillera pour la joie de travailler, quoi qu’il fasse. Les scientifiques de haut niveau, eux-mêmes, sont pris au piège. La plupart d’entre eux n’éprouvent pas vraiment d’intérêt pour ce qu’ils font en laboratoire. Ils le font parce qu’ils veulent être reconnus par l’Académie des sciences, ou monter en grade, ou recevoir le prix Nobel. La majeure partie des gens travaillent cinq jours par semaine pour recevoir un salaire grâce auquel ils espèrent pouvoir s’amuser les deux jours de week-end. Est-ce la bonne manière de vivre ? est-il sage de dissocier ainsi plaisir et travail ? De la même manière, il faut nous demander s’il est sage de dissocier notre vie quotidienne de la religion et de la vertu. Nous parlons de religion et de vertu à l’église mais dans l’exercice de nos fonctions, dans notre vie quotidienne nous continuons à être brutal, compétitif, etc. A moins d’apprendre en nous observant nous-même et à moins d’empêcher que nos enfants ne tombent dans les pièges et les embûches dont nous avons été victime, rien ne changera. Ceci doit donc constituer notre responsabilité première.