IV - Qu’est-ce qui nous divise ?

 

L’une des préoccupations majeures d’Annie Besant, en tant que théosophe, était de créer la fraternité humaine universelle. Tout au long de son existence, elle s’efforça d’enseigner que toute vie est sacrée, que tous les êtres humains sont égaux, que les différentes religions ne sont que des approches différentes de la même vérité, et que toute la vie et ce qui environne la Terre constitue une totalité dont l’homme fait intrinsèquement partie. Le plus grand obstacle à la création d’une fraternité humaine universelle est notre tendance à nous identifier à ceux qui présentent des ressemblances avec nous. Cette tendance a divisé l’humanité en un grand nombre de groupes — religieux, nationaux, ethniques, linguistiques —, en castes, en professions, en groupes politiques, idéologiques et familiaux qui tous, par périodes, deviennent antagonistes à d’autres groupes lorsqu’ils sentent le besoin de protéger leur intérêt personnel. Le désir d’appartenance à un groupe procède du sentiment de sécurité qui en découle. Pourtant, il est évident que cette division en groupes est en elle-même responsable de la plus grande insécurité qui soit pour tous les êtres humains, à travers les guerres, les émeutes, les luttes intestines et la compétition. Malgré tous les idéaux d’unité et de fraternité universelle, il apparaît clairement que l’humanité est encore, dans sa majeure partie, engagée dans la direction opposée. Nous avons récemment été témoins de l’éclatement de pays tels que la Russie, la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie, avec le cortège de violences et de cruautés qui en résulte . En Inde également, des tendances séparatistes se sont manifestées au Cachemire, au Pendjab et en Assam, et la division entre hindous et musulmans persiste.

Toute division procède du sentiment que « nous » sommes séparés d’« eux », lequel procède à son tour du sentiment d’être « différent ». Mais sommes-nous réellement différents, ou n’est-ce qu’une imagination ? Examinons le fait très scientifiquement, objectivement, avec précision, sans prendre parti ni glisser dans la sentimentalité à propos de religion ou de culture. Considérons des êtres humains qui semblent divisés. On pourrait prendre les Hindous et les Musulmans, ou les Arabes et les Juifs, ou n’importe quel autre groupe, et se demander si les différences qui les opposent sont réelles ou imaginaires. Tout être humain possède un corps et une conscience. Alors, sommes-nous réellement différents en ce qui concerne notre corps, sommes-nous très différents en ce qui concerne notre conscience ? Demandons à un médecin  ou à un biologiste si les différences physiologiques entre les êtres humains sont importantes, et il nous répondra qu’elles ne sont que très superficielles, qu’il peut y en avoir dans la couleur de la peau ou celle des cheveux mais qu’à l’intérieur du corps le sang est le même, le cœur, le foie, les poumons, tous les organes sont semblables. On peut échanger le sang d’une personne avec celui d’une autre, à quelque nation, à quelque religion, à quelque pays qu’elle appartienne.

De la même manière, sommes-nous vraiment différents les uns des autres pour ce qui est de la conscience, ou seulement pour ce qui est de nos idées, lesquelles sont héritées de notre culture particulière ? Supposons qu’un être humain soit dépouillé de tout ce qu’il possède — maison, biens matériels, savoir –, et examinons le contenu de sa conscience : la conscience est-elle si différente entre le pauvre et le riche, l’hindou, le musulman ou le Juif, l’Américain et l’Indien ? Je me réfère à ce que nous sommes réellement, non à ce que nous avons acquis. Si nous regardons au-delà du superficiel nous voyons que tous les êtres humains ont les mêmes sentiments, les mêmes émotions de peur, d’insécurité, de solitude, de désir de réussir, d’être quelqu’un. Chaque être humain a ses attachements, et endure les souffrances qui en résultent quand ces attachements sont brisés. Chaque être humain a des désirs et lutte pour les satisfaire ou y faire face. Tel homme peut désirer ceci, tel autre cela. L’un peut accomplir ses dévotions d’une façon, l’autre peut le faire différemment, mais le besoin de dévotion, les besoins psychologiques de l’être humain, ses instincts, sont tous les mêmes.

C’est comme si une vague à la surface de l’océan disait à une autre vague : « Je suis différente de toi », parce que sa hauteur, sa forme, sa vitesse sont un tout petit peu différentes. Si cette vague était consciente de la profondeur de l’océan, elle verrait que ces différences sont insignifiantes, sans grande conséquence. C’est parce que nous avons donné une grande importance au superficiel que nous croyons être différents les uns des autres. Si nous percevions les profondeurs de notre conscience, ce que nous sommes en tant qu’être humain, pas seulement le savoir superficiel de l’esprit conscient mais la totalité de notre être, il en serait exactement comme de la vague de l’océan. Cette dernière est constituée d’eau, elle partage avec les autres vagues dix mille mètres de profondeur d’océan, mais elle se sent différente uniquement parce qu’en surface elle l’est un peu.

Chaque fois que nous voyons la division, que nous la sentons en nous-même, cela vient de ce que nous regardons une globalité d’une manière très fragmentaire, étroite, limitée ou superficielle. La division entre science et religion provient aussi de ce que nous avons donné un sens étroit à ces quêtes. La science cherche à découvrir l’ordre qui se manifeste dans le monde extérieur de la matière et de l’énergie, tandis que la quête religieuse s’attache à découvrir l’ordre existant dans le monde intérieur  de notre conscience. Il n’y a en fait nul antagonisme entre les deux — et ainsi en est-il dans tous les domaines. Les faits et la réalité ne divisent pas, mais les divisions que notre esprit construit autour d’eux le font. La division est une création de notre esprit parce qu’il ne voit pas les choses comme elles sont. Il est empli de conjectures, d’opinions, de préjugés et de préférences qui se mêlent à ce qu’il observe. Pour pallier ce fait, pour unir les gens entre eux, la société invente de nouvelles illusions. En Inde, quand la situation intérieure devient difficile, que les gens sont divisés et se battent entre eux, un moyen de les unir consiste à tenir des propos nationalistes en déclarant que le Pakistan est notre pire ennemi, et cette haine commune donne aux gens le sentiment d’être unis. Mais entre eux ils sont divisés par le système des castes, par la religion et par toutes sortes de différences superficielles auxquelles ils ont donné une énorme importance. Quand toutes ces illusions sont présentes, une autre illusion est nécessaire pour rassembler les gens et nous parlons alors d’unité et d’intégration. Il n’en est rien, ce n’est qu’une autre illusion. Elle peut, temporairement, nous inciter à nous unir, mais il ne s’agit pas de la véritable unité.

Les faits ne divisent pas, et s’il n’y a réellement aucune illusion il n’y a pas besoin d’intégration. La question de savoir comment intégrer les peuples de la Russie devient donc futile. Ils ne sont pas divisés. Ils pensent seulement qu’ils le sont, par ignorance, et c’est cette ignorance qui doit être dissipée. Il n’est nulle besoin de propagande pour réaliser l’unité. Ce que les sages nous ont enseigné de plus important et qu’il nous faut comprendre par nous-même, c’est qu’il importe de dissiper l’ignorance et les idées superficielles qu’on se fait les uns des autres et de la vie.

Aujourd’hui malheureusement, on commence notre éducation en nous inculquant des préjugés — j’utilise le mot « éducation » non seulement pour ce qu’on nous enseigne à l’école mais en pensant à d’autres influences telles que la famille, la télévision, etc. — et ces préjugés se perpétuent grâce à l’énorme inertie de la société humaine. Prenez l’exemple du système des castes en Inde. Il a commencé il y a cinq mille ans ou davantage. La société indienne était alors divisée en quatre castes différentes. Nous ne savons pas bien pourquoi, ni à quelle intention cela correspondait à l’époque. Ce que nous savons, c’est ce que nous voyons maintenant. Or le gouvernement tente d’éliminer la discrimination entre les castes en déclarant que tout le monde doit avoir une chance égale et que les professions libérales ne doivent pas être réservées à des castes particulières. Telle est la loi, mais le système des castes perdure parce que dans toutes les familles les enfants grandissent en voyant pratiquer la discrimination autour d’eux. Une personne appartenant à une caste inférieure est traitée d’une manière particulière. L’enfant voit que les gens ne se marient pas en dehors de leur caste, et c’est ce qu’il apprend de son environnement. Nous pouvons dire tout ce que nous voulons dans la salle de classe, ce qu’il voit de la société qui l’entoure a beaucoup plus de pouvoir sur son esprit, il grandit avec cela et acquiert ce préjugé sans se rendre compte que c’en est un. Pour lui, il s’agit d’un fait, d’une réalité. Ce n’est là qu’un exemple, mais nous pouvons constater qu’il en va de même dans toutes les sociétés et en tous lieux. C’est pourquoi les Américains continuent à être des Américains, les Indiens des Indiens et les chrétiens des chrétiens.

Nous façonnons les jeunes à notre image. Peut-être y aura-t-il de petits changements dans les idées, mais d’une manière générale la jeune génération est formée à l’image de la précédente, ce qui veut dire que nous transmettons avec succès tous nos préjugés à nos enfants ! Nous ne nous en rendons pas compte. Nous pensons les aimer et leur faire du bien mais il nous faut examiner cela et le mettre en doute, ne rien accepter de ce que nous avons admis jusqu’ici aveuglément. Nos intentions peuvent être bonnes, mais si l’éducation est basée sur l’ignorance elle est dans l’erreur et il se pourrait bien que nous fassions du mal à nos enfants en les éduquant comme nous croyons convenable de le faire. Dans ce monde, si les Juifs ne laissent derrière eux que des enfants juifs, les Arabes des enfants arabes et les hindous des enfants hindous, les gens âgés mourront mais les jeunes grandiront à l’image des vieux et le monde ne changera pas.

Alors, qu’allons-nous enseigner à nos enfants si nous ne leur enseignons pas ce que nous avons appris ? Pouvons-nous leur faire prendre conscience de ce problème ? Pouvons-nous, tout en les éduquant, en leur transmettant les traditions que nous avons apprises dans notre famille et que nous n’avons pas rejetées après les avoir mises en question, pouvons-nous en même temps les encourager, eux, à douter, leur demander de ne pas se conformer mais de chercher, de découvrir si tout cela est juste, si cela est vrai, et de ne pas l’accepter aveuglément ? C’est la seule façon pour l’humanité de changer fondamentalement. Nous pouvons changer politiquement et économiquement, et nous l’avons fait, mais ceci est relativement superficiel. Peut-être faisions-nous partie d’un ensemble de trois pays qui désormais en compte dix, mais cela ne mettra pas fin aux divisions qu’engendre un esprit ignorant.

Tant que cette ignorance ne sera pas dissipée cet esprit vivra dans les illusions et les illusions seront sources de division, que ce soit entre les nations ou dans le cercle familial entre mari et femme. A l’heure actuelle nous ne faisons pas que transmettre nos préjugés, mais nous créons des groupes autour d’un préjugé commun. Nous pouvons avoir une certaine notion de Dieu, acquise pendant notre enfance, mais il s’agit peut-être d’une illusion. Autour de cette illusion, on rassemble un grand nombre de gens qui ont pour point commun le fait qu’ils la partagent. De la même manière, un autre groupe se développera autour d’une autre illusion. Ensuite, ce groupe se sentira séparé de l’autre et toute cette division sera basée sur l’illusion. C’est alors que nous parlons de tolérance : « Vous devez respecter l’autre dans le domaine de ses illusions ; ses illusions ne sont pas inférieures aux vôtres, et ainsi de suite ! ». La tolérance veut dire que je ne vous aime pas mais que je vais vous supporter, et nous la considérons comme une vertu parce que nous ne voulons pas vivre avec les faits et mettre fin aux divisions : nous sommes trop attachés à nos propres illusions !

Donc, pouvons-nous refuser d’appartenir à tout groupe qui se serait constitué autour d’une illusion quelle qu’elle soit ? Nous pouvons nous demander si les théosophes ne forment pas un tel groupe. Où est la différence ? Si nous considérons que la théosophie consiste en une accumulation de réponses et de conclusions auxquelles nous sommes prêts à adhérer, alors nous créons en effet un nouveau groupe, une nouvelle religion et par conséquent une nouvelle division au sein de l’humanité. Si toutefois nous ne voyons pas la théosophie comme un ensemble de réponses ou d’instructions auxquelles il faut obéir, mais comme une manière d’aborder la vie qui dit : « Je veux découvrir ce qui est vrai, je veux découvrir ce qui est juste, je veux avoir une vision des choses non fragmentaire mais holistique », alors nous sommes tous des étudiants de la vie et non un groupe qui crée des divisions. Nous ne connaissons pas les réponses, donc nous n’avons rien à propager. Nous suggérons seulement qu’aborder un problème ou une question à la manière d’un étudiant est une bonne façon d’aborder la vie. Ce qui est important, ce n’est pas de vivre avec des conclusions mais de vivre dans la recherche, avec un sentiment de mystère, avec l’humilité qui naît du fait de savoir que nous ne savons pas. Nous devons accepter de ne pas savoir, et avoir la volonté de chercher.

Est-il vraiment nécessaire de parvenir à une réponse ? Ne suffit-il pas de vivre avec un esprit en recherche tout au long de notre vie ? Nous devons nous demander pourquoi nous voulons toujours une réponse. Est-ce là aussi un conditionnement ? Dans ce cas, la recherche devient un processus d’accomplissement du désir — même si ce désir est noble —d’obtenir une réponse. Et comment saurons-nous que la réponse est vraie ? Peut-être qu’un préjugé particulier nous suffit. Il est si fréquent que les choses nous paraissent vraies alors qu’elles ne le sont pas. Je suis sûr que si nous regardons en arrière, tous tant que nous sommes, nous découvrirons que nos idées, nos opinions ont changé, alors comment pouvons-nous être certain qu’elles ne changeront plus ? Pourquoi devrions-nous être attaché aux opinions particulières qui sont les nôtres aujourd’hui, et quelle est la valeur de ces opinions ?

Considérons toujours les faits et mettons en doute toutes les conclusions, prenons-les avec hésitation, sachant qu’elles peuvent être nées de l’ignorance, sachant aussi que si nous nous attachons à nos opinions, à nos réponses ou conclusions particulières, à nos croyances, nous créons une nouvelle division dans le monde. La fraternité humaine universelle n’est pas un idéal, une devise, mais un fait. Ce n’est pas qu’en tant que théosophe nous croyions en la fraternité humaine universelle : votre prochain est votre frère. En fait, Krishnamurti est allé plus loin car il a dit que l’autre est vous-même — pas votre frère, vous-même ! Car où est la différence ? Nous sommes différents l’un de l’autre seulement dans la mesure où une vague est différente d’une autre. Le Bouddha s’est servi d’une autre analogie pour exprimer la même idée : il a dit qu’un être humain diffère d’un autre autant qu’une bougie diffère d’une autre, et que cette différence n’est rien de plus que celle qui sépare ce qu’est maintenant cette bougie de ce qu’elle était auparavant. Parce qu’avec le temps et l’expérience, nos idées, notre conditionnement, ne cessent de changer et que la différence entre vous et moi n’est qu’une différence de conditionnement. Si nous considérons que nous faisons partie de tout ce phénomène mystérieux qu’est la vie et que nous possédons les facultés propres à l’esprit humain, alors utilisons ces facultés pour comprendre notre relation au monde entier, à notre prochain, pour comprendre qui nous sommes, ce qu’est notre vie ; alors la vie deviendra une exploration pour laquelle nous ferons usage de ces facultés. Prenons l’une d’entre elles seulement, la pensée par exemple.

Toute l’exploration intellectuelle est basée sur la pensée, mais elle est limitée parce que la pensée fonctionne dans le domaine du connu. Elle est pareille à la perche du perchiste. Dans ce sport, un homme se sert d’une perche pour se hisser par-dessus la barre. La raison et la pensée ressemblent à la perche. Au bon moment il nous faut consentir à la lâcher si nous voulons passer de l’autre côté. La pensée, pas plus que cette perche, ne nous mènera jusqu’au bout, néanmoins c’est une faculté très importante qui nous conduira jusqu’à un certain point de notre recherche. Mais nous n’en sommes pas toujours conscient et nous ne l’utilisons pas toujours pour explorer. Nous commençons par faire un choix parmi les réponses qui nous sont proposées puis nous nous alignons sur l’une d’elles, formons un groupe autour de celle-ci et utilisons ensuite notre pensée pour défendre l’optique particulière que nous avons choisie. C’est cela qui crée la division dans le monde — le mauvais usage de la pensée. Le but de la faculté de penser, de raisonner, d’imaginer, n’est pas de construire des murs autour de nous. Alors, quel usage allons-nous faire de la pensée ? Allons-nous faire l’hypothèse que ce qui est vrai est l’inconnu et en faire l’objet de notre recherche, ou allons-nous nous aligner sur ce que quelqu’un, grand ou petit, dit être vrai ? Si nous nous joignons à un groupe particulier et faisons de la propagande pour ce qu’il soutient être la vérité, alors nous répandons de l’illusion. Si nous avons simplement présumé qu’une certaine croyance est vraie, alors nous avons fait de nos facultés et de notre intelligence le même usage qu’un avocat. C’est là ce que fait l’avocat, et il se fait payer pour cela. Le paiement que nous recevons, c’est la sécurité illusoire de ce groupe — illusoire car ce genre de formation en groupe a créé la plus grande insécurité qui soit au monde.

L’avocat dit : « Je vais trouver des arguments en faveur de mon client uniquement. Mon client a raison car il me paie ». Il ne se sert pas de son intelligence pour découvrir qui a commis le crime, qui a eu tort, mais seulement pour démontrer que son client est quelqu’un de convenable et dans le droit. Nous faisons de même quand nous plaçons notre confort intérieur dans un groupe particulier, réuni autour d’une croyance particulière, et cela crée une division. Ce sont donc nos illusions, notre ignorance, qui nous divisent. Dans les faits il n’y a pas de division, et si nous dissipons notre ignorance il n’est nul besoin d’intégrer ou de propager la fraternité universelle.