VII - Notre responsabilité envers les enfants
Nous avons vu ce qu’est une relation juste et nous avons dit que la vie est relation, et qu’il ne peut y avoir de mode de vie juste s’il n’y a pas de relation juste. Nous avons dit aussi que la société est ce qu’est l’individu et que si les individus ne vivent pas de manière juste, les problèmes de la société continueront d’exister. Il ne peut y avoir de changement radical dans la société s’il n’y a pas de changement radical chez l’individu — c’est-à-dire chez vous et chez moi. Nous sommes donc responsable de tout ce qui se produit dans la société. Nous pouvons avoir l’impression de n’être pas directement concerné mais toute violence, toute cruauté que l’on constate dans la société est la manifestation de la violence qui est en chacun de nous. Ce n’est qu’une question de hasard si elle se manifeste en un lieu donné sous forme de guerre, de camps de concentration, ou que sais-je encore. Alors nous tentons de régler ces explosions sans nous rendre compte que nous y contribuons tous car lorsqu’elles ont lieu loin de nous il nous semble que nous n’y sommes pas directement impliqué, que seuls « ces gens-là » en sont responsables mais « ces gens-là » ne sont pas fondamentalement différents de « ces gens-ci ». Nous avons tous en commun la même conscience. Chacun de nous vit selon sa propre compréhension. C’est pourquoi, pour vivre de manière juste, il est impératif que nous soyons attentif à apprendre sur ce que nous sommes, attentif à développer notre connaissance de nous-même, des autres et de notre environnement. Le reste suivra par voie de conséquence naturelle, nous ne pouvons l’imposer.
Donc, si tout ceci est vrai, quelle est alors notre responsabilité envers nos enfants, envers la nouvelle génération ? Après tout, c’est nous qui décidons de leur éducation — on pourra dire que c’est l’Etat qui décide, mais l’entendement des hommes qui nous gouvernent est aussi celui de l’ensemble des individus, et c’est lui qui détermine le genre d’éducation que nous dispensons. Je me sers du mot éducation non seulement par référence à ce qui se déroule dans les salles d’une école ou d’un collège mais dans le sens plus étendu de préparer un enfant à devenir un individu adulte. Commençons par examiner ce qui se passe aujourd’hui. Il est important pour toutes ces questions de se placer à la fois à une certaine distance du sujet afin de le voir en perspective, puis de l’examiner en détail. Si nous nous bornons à examiner de près, la perspective nous échappe. C’est comme regarder les montagnes à distance. Nous ne voyons la totalité de la montagne que lorsque nous nous en éloignons. En nous en approchant de très près nous percevons les arbres, les rochers, les insectes, mais nous ne voyons plus la montagne en totalité. J’aimerais que nous considérions de cette manière la question de l’éducation, que nous l’étudiions à partir des réalités premières, sans faire d’hypothèses, en partant de nos propres observations, sans citer les spécialistes ni les opinions courantes, etc., afin d’arriver à une compréhension personnelle du sujet.
Actuellement le but de notre système éducatif est de produire des individus brillants, hautement qualifiés, efficaces, ayant des chances de réussir dans la société, des travailleurs disciplinés, zélés, et avec un peu de chance des meneurs d’hommes. Mais toutes ces qualités étaient présentes chez Adolf Hitler ! toutes ces qualités étaient présentes chez cet homme que beaucoup considèrent comme la personne la plus malfaisante du vingtième siècle. La seule chose qui lui manquait, c’était la bonté. Il n’avait pas l’esprit religieux, il ne montrait ni amour ni compassion mais il avait toute l’habileté et tout le savoir-faire que nous essayons de développer lors du processus éducatif. Si nous n’avons fabriqué qu’un seul Hitler et un seul Staline pendant ce siècle, c’est parce que nous n’avons pas atteint tous nos objectifs en matière d’éducation ! En elle-même, cette éducation ne contient rien qui puisse empêcher de produire de tels individus parce qu’ils représentent ce qu’en général la société admire. On ne trouve que peu de cours sur l’éducation morale dans certaines écoles où l’on entend de la propagande religieuse, où l’on délivre des sermons, où l’on n’honore la bonté qu’en paroles, croyant pouvoir la transmettre comme un savoir, mais où il n’y a aucune tentative sérieuse pour développer la compréhension de la vie. Nous ne considérons même pas comme nécessaire qu’un enfant découvre l’art de vivre. Nous lui enseignons tous les autres arts : le ballet, la danse, la musique, la peinture et le reste, nous développons en lui de nombreux talents mais l’art de vivre ne fait pas partie de notre système éducatif, il est tout simplement laissé de côté. Alors, si c’est là le genre d’individus que nous formons, on ne peut que s’attendre à tous les problèmes que nous voyons autour de nous. Il me paraît donc que nous avons conçu notre éducation avec un grand manque d’intelligence.
On ne peut pourtant pas dire que nous n’avons pas été avertis : il y a deux mille ans, Socrate disait « Connais-toi toi-même ». Nous avons du respect pour lui, nous l’enseignons dans les cours de philosophie mais nous ne l’avons pas écouté. Nous n’avons pas attaché d’importance à ses paroles. Nous n’avons pas œuvré dans son sens parce que tout notre système d’éducation est entièrement axé sur le développement économique. Ce dernier est utile, certes, mais il est devenu le but premier et essentiel dans tous les pays. Nous voulons avoir les meilleurs ingénieurs, les meilleurs docteurs, informaticiens et ainsi de suite, afin de produire, d’exporter, d’être les leaders dans le monde, de faire le maximum d’argent et cette attitude a marqué toute la philosophie de l’éducation. L’institution ne s’intéresse qu’à produire l’informaticien et le technicien qui seront capables d’envoyer un homme sur la Lune, mais elle n’éprouve aucun intérêt pour l’être humain qui veut vivre de manière créative, qui veut avoir une vie riche et active, qui aspire à développer un esprit religieux — religieux et scientifique en même temps. Notre éducation ne s’intéresse qu’à l’esprit scientifique ; elle a séparé la religion de la science. C’est cela qui est responsable du développement déséquilibré des individus et de tant de problèmes que nous connaissons. Donc, si nous trouvons que notre conception de l’éducation est fausse, nous devons découvrir une alternative.
En observant la Nature, dont nous faisons partie, nous constatons que toute vie a commencé par une cellule unique, qu’il s’agisse de ce grand chêne ou du banian, ou du chien là-bas, ou de vous et de moi. Nous sommes tous issus d’une cellule unique qui renfermait le programme de notre développement. D’un point de vue biologique c’est ce qu’est la vie, depuis la graine jusqu’au grand arbre. Quelle espèce d’arbre il deviendra, quelle sorte de feuilles il aura, quelle sera sa taille, quelle sera sa vie, tout cela est contenu dans le programme, et aussi combien de temps il vivra. Il en est de même pour vous et pour moi : nous nous développons aussi au cours de notre existence en accord avec ce programme, tout comme l’arbre, le chat, et le chien. Nous savons tous cela, mais c’est quelque chose que d’habitude nous considérons comme allant de soi. L’arbre, le chien et le chat grandissent d’eux-mêmes quand on leur fournit des aliments et qu’on les protège de la destruction. Un arbre a besoin de soleil, d’eau, de nourriture, et il pousse. Il en va de même pour le petit enfant : il grandit, ce n’est pas nous qui le faisons grandir. Mais il y a une différence essentielle : le chat et le chien n’ont pas besoin d’être éduqués. Ils vivent en suivant leurs instincts. La nature a arrangé les choses de telle manière que le jeune animal grandit, suit son instinct, et vit ainsi. Il est vrai que nous avons tendance à éduquer des chiens et des chats, que nous faisons d’eux des animaux de compagnie pour répondre à nos besoins, mais peut-être que l’animal serait plus heureux sans cela. Il n’en est pas de même chez l’enfant humain. Ce dernier naît doté d’une conscience qui est en partie une page blanche. Je dis en partie, car les instincts, etc., sont déjà inscrits dans cette conscience. Cela fait aussi partie du conditionnement de l’esprit ou du cerveau de l’enfant. Mais une grande partie reste vierge et il y a une longue période de développement mental qui est absente chez les animaux et les plantes. Donc dans le cas de l’enfant la question se pose de ce que nous devons lui donner de plus que ce que nous donnons aux animaux et aux plantes : qu’allons-nous inscrire sur cette page blanche ? Et c’est terriblement important car l’enfant va être conditionné par son environnement, par notre façon de l’élever, par les idées que nous allons exprimer, et cela va dans une large mesure déterminer sa vie future. C’est donc une énorme responsabilité.
C’est une énorme responsabilité que de déceler ce qu’il convient de donner à un enfant. Si cet enfant nous importe, si sa vie nous importe, il nous faut découvrir tout ce qu’il convient d’inscrire dans sa conscience. Les musulmans n’y inscriront pas la même chose et ne le conditionneront pas de la même manière que les hindous et les chrétiens. Si nous élevons un enfant sans amour, sans affection, nous affaiblirons peut-être sa capacité future à éprouver de l’amour et de l’affection, lui causant ainsi un énorme préjudice. Pour déterminer ce qu’il faut inscrire sur cette page, il nous faut d’abord avoir une idée du genre d’être humain que nous voulons produire. Si nous disons que nous voulons créer un être humain dont la vie soit pleine et riche, d’une haute qualité, il faut définir ce que nous entendons par là. Selon la société, ce concept désigne un homme qui a réussi, qui jouit d’une position élevée, qui possède une voiture, une grande maison, qui a beaucoup de pouvoir et d’importance et tout le reste, mais supposons que pour nous une haute qualité de vie signifie qu’un homme vive dans la joie, qu’il soit créatif, qu’il soit capable d’amour, qu’il ne soit pas égocentrique, étroit, enfermé dans une activité égoïste, alors quel étalon de mesure pourrons-nous trouver ?
A coup sûr notre qualité de vie n’est pas déterminée par la qualité des vêtements que nous portons, par la maison que nous habitons, autant que par la qualité de notre esprit. Considérez la vie d’un individu, ne tenez aucun compte de ce qu’il possède, accordez de l’importance uniquement au nombre de jours où il a vécu le cœur en fête et le sourire aux lèvres. Ce sont les jours où il a été heureux et si nous divisons leur nombre par le nombre total de jours qu’il a vécus, nous obtiendrons un quotient mathématique représentant la mesure de la qualité de sa vie ! alors nous découvrirons qu’une haute qualité de vie n’est pas la prérogative particulière du riche ou du pauvre, du savant ou de l’ignorant, d’une fraction du monde ou d’une autre, ni d’une catégorie particulière de gens. Elle correspond à la qualité d’esprit et de cœur avec laquelle nous vivons, et non à ce que nous possédons, non à ce que nous savons, non à ce que nous avons appris ; tout cela n’est que l’effet d’un affinement de l’ego, non de sa dissolution. Donc si c’est ainsi que nous définissons une haute qualité de vie et si nous voulons que nos enfants vivent ainsi, dans la joie, le bonheur, alors comment doit-on concevoir l’éducation et la manière d’enseigner ? Krishnamurti a dit que nous avons tous accepté que le conflit soit une manière de vivre, qu’il est inévitable, qu’il faut lutter ; et que nous ne nous sommes jamais posé la question de savoir s’il est possible de n’avoir aucun conflit. C’est pourquoi notre éducation est conçue pour aider l’enfant à affronter le conflit avec succès, à devenir assez habile et assez intelligent pour pouvoir résoudre tous les problèmes. Comme pour nous la vie est une série de problèmes, nous l’éduquons à penser de même. Pendant toute sa scolarité, on le forme à considérer les examens, l’apprentissage des mathématiques ou des langues, comme autant de problèmes à surmonter. Krishnamurti dit que nous vivons de manière stupide, que nous avons accepté cela et que nous transmettons simplement à l’enfant la somme de nos préjugés, notre manque de compréhension, et que c’est cela que nous inscrivons sur sa page vierge, le programmant à concevoir la vie de la même manière que nous. Pour qu’un enfant soit heureux à l’école et au collège, pour qu’il éprouve de l’intérêt pour ce qu’il fait et apprenne sur lui-même, sur la vie et sur ses relations, nous ne devons pas le considérer comme une matière première qu’il faut modeler et façonner afin qu’il s’insère dans la société, mais comme un individu unique. Il n’est en fait identique à personne. Aucune chose n’est identique à une autre, aucune feuille, aucun arbre non plus.
Pouvons-nous élever un enfant de la même façon que nous laissons pousser un arbre ou une plante dans notre jardin ? Nous ne coupons pas à l’avance les branches d’un arbre en décidant de la forme qu’il doit avoir. Nous le laissons se développer et nous le contemplons dans son épanouissement et sa beauté. Le but de l’éducation est de révéler à l’enfant la beauté de la vie sous toutes ses formes. Ce qu’il deviendra, quelle profession il aura sont des questions subsidiaires. Elles se poseront plus tard. En observant l’enfant qui grandit, nous l’aiderons à trouver sa vraie vocation. Le former à une profession n’est pas le principal objet de l’éducation, ce n’est qu’un but secondaire, une suite logique de son développement. Le but premier est de cultiver en lui toutes les capacités dont la conscience humaine est capable : la capacité d’observation, d’attention, de vigilance, toutes les fonctions de la pensée et aussi la capacité de vision et l’intuition pénétrante qui sont au-delà de la pensée et de l’émotion. L’éducateur doit être conscient de toutes ces choses car ce n’est que lorsque les capacités d’un enfant sont toutes pleinement développées de façon équilibrée et harmonieuse qu’il pourra mener une vie pleine et riche, se comprendre lui-même et ceux qui l’entourent. Si nous produisons un être très développé sur le plan intellectuel mais non sur le plan émotionnel, nous aurons créé un monstre. Si nous produisons un individu hyperdéveloppé sur le plan émotionnel mais resté un nabot sur le plan intellectuel, nous aurons créé un névrosé et un déséquilibré. Si nous produisons quelqu’un de brillant, à l’esprit saturé de pensées, mais peu capable de vigilance et d’observation, dans ce cas encore nous aurons produit un être qui ne pourra découvrir ce qu’est une vie juste. C’est donc la conception même de l’éducation qui doit changer. L’éducation ne doit pas être orientée vers le développement économique mais vers le développement humain, c’est-à-dire le plein développement du potentiel de l’enfant — et nous ne connaissons pas ce potentiel.
La réussite n’a pas d’importance. Ce que nous devons vouloir, c’est que l’enfant fasse du sport, de la peinture, de la danse et de la musique, qu’il soit placé au contact de la nature. Ce qu’il faut vouloir, c’est lui révéler la beauté de tout cela pour son propre bien et non pour évaluer sa réussite. Ce n’est pas là le but de l’éducation. Considérons-le du point de vue de sa vie, de son bonheur, et aidons-le à être libre de tout conflit, capable de faire face à la vie et possesseur d’une intelligence qui ne se limite pas à l’habileté dans un domaine particulier. Comme nous l’avons dit l’éducation actuelle produit des spécialistes qui ressemblent à des fonctions de Dirac : ils savent infiniment de choses dans un domaine très étroit, et sont totalement ignorants de tout le reste. Le scientifique de haut niveau, l’informaticien ou l’historien peuvent n’avoir qu’une compréhension très réduite d’eux-mêmes lorsque leur compréhension de la vie est médiocre. Le hasard peut la leur faire découvrir mais le système éducatif ne s’attache pas à ce qu’ils acquièrent une large compréhension de la vie et de leurs relations avant d’être spécialisés. Nous les spécialisons dès le début et nous sommes axés sur la réussite et la production.
Notre conception de l’éducation doit garantir la création d’un esprit en recherche, pas d’un esprit conformiste comme c’est le cas aujourd’hui où nous voulons qu’un enfant obéisse, se conforme et accepte les normes de la société. Nous ne souhaitons pas qu’il pose des questions parce que cela nous dérange. Cela nous arrange, au contraire, qu’il accepte les choses et qu’il obéisse mais est-ce notre confort ou sa vie qui importe ? Evidemment, il est impossible qu’un enfant grandisse sans conditionnement car toute expérience conditionne un jeune esprit. Quand il regarde un programme de télévision cela le conditionne, quand il nous voit nous disputer avec notre femme cela le conditionne, quand il se sent blessé cela le conditionne. Il lit un livre ou un journal ou une histoire, et cela le conditionne. Un être humain ne peut absolument pas grandir sans être conditionné. Mais nous pouvons faire tout notre possible pour ne pas le pousser dans une croyance particulière — qu’elle soit de nature religieuse, sociale ou morale — en l’encourageant à mettre tout en question. Nous pouvons l’exposer à tout, lui parler de tout et lui demander de tout mettre en doute et de ne s’aligner sur aucun point de vue particulier. Si nous ne conditionnons pas avec force l’esprit de l’enfant à accepter une croyance particulière, alors son esprit restera libre de poser les questions fondamentales et de chercher par lui-même. Ceci doit être compris comme un aspect très important de l’éducation et de la formation de l’enfant, même si cela nous paraît désagréable. Si notre esprit aussi est en recherche, nous accueillerons volontiers ces questions car les questions d’un enfant nous permettent de nous voir nous-même. Il se peut que nous n’ayons pas posé certaines questions parce que nous avons présumé de la réponse. Il se peut aussi que nous soyons face à quelque chose que nous ne comprenons pas clairement, et qu’ainsi nous puissions apprendre.
Krishnamurti disait qu’il n’est pas nécessaire de nous libérer avant d’être apte à enseigner un enfant, parce que nous pouvons lui dire que nous aussi nous sommes en conflit. Il est seulement nécessaire d’être totalement honnête. Nous ne posons pas la liberté à l’égard du conflit comme un accomplissement ou une vertu à pratiquer, comme un but à atteindre. Nous considérons que le conflit est une sorte de problème, un facteur de corruption dans la vie, un facteur de dégradation dont nous voulons préserver l’enfant et donc, nous menons une recherche en sa compagnie, en amis. S’il nous questionne à ce sujet, nous lui répondrons que oui, nous sommes aussi en conflit. Tous les êtres humains le sont, mais nous devons tenter de trouver pourquoi, et tenter de vivre sans conflits. Le conformisme peut faire acquérir à l’enfant certaines habitudes que nous considérons comme bonnes mais, faire mécaniquement de bonnes actions n’est pas vivre de manière juste parce que dans un mode de vie mécanique, la conscience est absente.
Pour l’inciter à vivre de manière juste, de manière créative, il est nécessaire d’enseigner à l’enfant que tout ce qu’il fait doit être bien fait. Certains travaux, certains sujets particuliers n’ont pas plus d’importance que d’autres et il ne devrait pas leur accorder trop d’attention et en même temps laisser de côté d’autres sujets. De même il doit travailler au mieux de ses capacités mais il n’est pas nécessaire que ce mieux soit supérieur à celui d’un autre. Aujourd’hui nous forçons l’enfant à aller dans certaines directions parce que nous pensons qu’il est important qu’il y réussisse. Nous n’observons pas cet enfant, nous ne l’étudions pas afin de lui faire faire ce qui convient pour son développement, parce que nous n’avons pas une vision holistique du processus éducatif. Nous postulons ce que cet être humain devrait devenir et nous le poussons à s’engager sur cette route. De toute évidence, il en résultera un conflit. En observant les enfants nous nous rendrons compte que l’un est très bon en maths, un autre en littérature, un autre en musique, un autre encore en sport. Il se peut qu’un enfant ne soit doué pour rien de tout cela mais ce peut être un bon garçon très doux, un ami gentil. Qui sommes-nous pour décider de ce que cet enfant doit devenir ? Prenons-nous de telles décisions quand il s’agit d’un arbre ? non, parce que nous ne pensons pas que l’arbre existe dans un but déterminé. Mais nous cherchons à utiliser l’enfant par goût de la réussite, de la réputation, et c’est pourquoi nous le poussons de tous côtés. C’est égoïste et souvent, c’est le fait d’un manque de compréhension parce que la plupart du temps les parents croient agir pour son bien. Donc avec les meilleures intentions du monde, par souci et par amour de l’enfant nous lui faisons du mal, parce que nous ne sommes pas intelligent, que nous n’avons pas nous-même la compréhension de ce qu’est une éducation juste, de ce qui est bon pour lui. Dans ce cas nous ne faisons qu’agir comme nos parents nous ont dit de le faire, ou comme on a agi envers nous. Chaque fois que notre esprit est en proie à la confusion et que nous ne savons comment faire il faut en chercher la cause dans le passé. Si nous nous avisons que dans une situation identique notre père nous a donné une fessée, à notre tour nous fesserons notre enfant parce que notre esprit est sans clarté, sans originalité. Il n’a pas de clarté parce que nous n’avons pas réellement cultivé la compréhension de nous-même, pas réellement cultivé l’art de vivre et saisi le sens de nos relations. Donc, je considère que le but essentiel de l’éducation c’est aider son enfant à acquérir un esprit de recherche, c’est cultiver toutes ses capacités de manière équilibrée et lui faire connaître toute la beauté de la vie.
La beauté est partout dans la vie, dans le jardinage, dans la musique, dans le sport, les mathématiques, la science, la littérature et nous voulons révéler cette beauté à l’enfant. C’est tout. Il n’y a pas d’autre but à cela que de rendre sa vie intérieure riche et belle afin qu’il établisse une relation juste avec la nature, l’art et les autres êtres humains. Nous avons tous des aptitudes différentes et il y a des choses qui nous viennent naturellement. La vocation juste consiste à faire ce qui nous est naturel — que ce soit de la musique, du jardinage, de la philosophie ou des mathématiques. Si nous faisons tout connaître à l’enfant, si nous l’aidons en tout puis décelons le domaine où il révèle un talent naturel et que nous le laissions le développer et devenir sa vocation, alors cette vocation sera aussi son hobby, il prendra plaisir à son travail. C’est là la manière juste de vivre, la manière créative. Désolé si cela ressemble à un rêve, parce que c’est si différent de ce à quoi nous sommes accoutumés. Notre esprit y résiste, déclare que ce n’est pas possible, mais cela n’a jamais été tenté.
Un jour j’ai demandé à Krishnamurti : « Monsieur, si nous élevions un enfant de cette manière, êtes-vous sûr qu’il deviendrait un être humain créatif et libre ? » Il répondit : « On ne peut pas répondre à cette question parce que cela n’a jamais été tenté. » Il n’a pas ébauché d’espoir. Il n’a pas dit : « Oui, si vous faites tout cela, il grandira en homme libre. » Cela n’a jamais été tenté, mais si c’est juste, alors nous devons le faire. Que nous réussissions ou non n’est pas en cause. Une action ne devient pas juste parce qu’elle réussit, ni fausse parce qu’elle échoue. Cela, c’est la définition de l’homme d’affaires, mais nous, nous disons que les bons moyens sont bons, parce que les fins ne sont pas différentes des moyens.
Il est difficile de créer une école Krishnamurti. Il n’y a pas aujourd’hui de véritable école Krishnamurti, bien qu’il existe beaucoup d’écoles qui s’y essaient. La raison en est qu’il est malaisé de trouver des éducateurs si profondément motivés qu’ils aient envie de créer une telle école. C’est cela, la tragédie. Il y a de par le monde une telle population, tant d’êtres humains, et l’on ne parvient pas à trouver une demi-douzaine de gens qui s’investissent, se passionnent pour cela. C’est une énorme difficulté. L’enseignant pensera que c’est une bonne idée, mais que c’est du domaine de la philosophie, que c’est fait pour le Bouddha mais pas pour les hommes ordinaires que nous sommes. Et comme nous ne pouvons produire de Bouddha dans une école, alors nous retombons dans la vieille ornière et nous continuons à pratiquer nos mêmes vieilles méthodes.