VIII - Créer l’environnement propice pour apprendre
Maintenant que nous avons défini ce que devraient être les objectifs ou les buts d’une éducation qui s’attache à promouvoir une vie juste, je voudrais examiner plus en détail l’organisation d’une école conçue selon cette optique. Certains problèmes d’ordre pratique doivent être évoqués. L’un d’eux concerne la façon de motiver les élèves. Les enfants doivent accomplir tout le travail et se livrer à l’étude que l’école a prévus. En général, les enfants n’ont pas de goût pour tout ce qu’on leur propose car, au début, certaines matières ne les intéressent pas et, si l’on s’en remet seulement à eux, ils les laisseront de côté. Habituellement on a recours à la menace à la punition. Par la peur un enfant peut être forcé à étudier la physique et les mathématiques, et il finira en effet par consacrer plus de temps à ses études pour éviter d’être puni. Il se comportera aussi de la manière dont nous le souhaitons. Mais comme nous l’avons dit précédemment, ce qui nous intéresse c’est le développement global de l’enfant et la peur, de toute évidence, détruit l’intelligence. Elle détruit l’esprit d’initiative. Elle détruit l’amour et l’affection dans la relation. C’est pourquoi toute éducation qui a pour but le développement holistique de toutes les facultés de l’enfant ne peut faire usage d’une motivation qui favorise le développement des facultés dans une direction mais les entrave dans une autre. Sur le plan psychologique, l’usage de la menace et de la punition mutile l’enfant, le rend dur et insensible. Mais si l’on crée l’atmosphère qui convient, on ne devrait pas en avoir besoin sauf dans des situations critiques rares, où l’on a affaire à un enfant très difficile. L’enfant sait reconnaître une relation de sollicitude et d’affection, et il acceptera une remontrance si elle est juste et fondée, sans éprouver de la peur. Il en est ainsi à l’intérieur des foyers. Les parents en effet, doivent de temps à autre réprimander un enfant, le gronder ou crier après lui s’il est trop indiscipliné. La secousse peut le faire réfléchir à un problème ; autrement il risquerait de continuer en toute inconscience à manquer d’égards envers les autres. C’est le sentiment constant de peur qui crée un complexe et fait du mal à l’enfant, non un événement occasionnel. En fait, l’enfant doit aussi comprendre que les gens sont différents les uns des autres et que, parfois, il lui faut tolérer les personnes coléreuses. Mais il faut toujours maintenir une voie ouverte pour qu’il reçoive des conseils, pour qu’il puisse s’informer et discuter de ces questions. En aucun cas il ne doit obéir par peur d’être puni.
Le second procédé de motivation généralement employé dans la société est d’offrir des récompenses. Les écoles récompensent les enfants quand ils ont de bons résultats. Lors de réunions on annonce le nom des élèves qui ont bien réussi de sorte que tout le monde les félicite, ou qu’ils reçoivent des prix. Les parents en font autant. Ils disent à leur enfant : « Si tu travailles bien en classe et que tu passes en première division ou que tu obtiennes une excellente note, je t’achèterai une bicyclette. » Le pauvre gosse travaille ses mathématiques ou ses langues non parce que cela l’intéresse, mais parce qu’il a envie de la bicyclette. De cette façon nous semons les graines de la corruption dans son esprit. Quand nous lui proposons une récompense nous lui enseignons qu’il doit y avoir un gain ou une motivation pour tout ce que nous faisons dans la vie, ce qui est le contraire d’un mode de vie créatif, le contraire d’un mode de vie juste. Et c’est ainsi qu’il arrive souvent qu’au bureau ou au travail un homme dise : « Pourquoi faire ce travail, qu’est-ce que cela va me rapporter ? ». De telles questions procèdent de la même mentalité. Une autre motivation courante consiste à comparer les enfants et à les mettre en compétition les uns avec les autres. On dit à un enfant qu’il doit faire mieux que ses camarades, qu’il doit devenir le premier de sa classe et qu’alors il sera félicité. J’ai pu constater les conséquences tragiques d’une telle pratique. Les enfants se donnent beaucoup de mal, réussissent bien, mais il suffit qu’un autre fasse un peu mieux qu’eux pour qu’on les retrouve effondrés et en larmes. Souvent les parents sont également effondrés et en larmes parce qu’ils veulent que leur enfant soit le meilleur de la classe. Mais pourquoi enseignons-nous à un enfant de se sentir malheureux si un autre réussit mieux que lui ? Supposons qu’un enfant nous dise : « C’est mon ami, pourquoi ne devrais-je pas être heureux s’il réussit mieux que moi ? ». Comme il ne nous pose pas cette question, nous nous en tirons à bon compte. Mais s’il nous la posait, que lui répondrions-nous ? En fait, il n’y a pas de réponse, car nous enseignons aux enfants la rivalité au lieu de l’amour. Chez nous, quand nous aimons notre frère et que quelque chose de bon lui arrive, nous nous sentons heureux pour lui. C’est chose normale dans une relation d’amitié ou d’amour. Alors pourquoi devrait-on être éduqué différemment ?
Voyez seulement ce qui se passe aux jeux Olympiques — la rivalité entre les nations, la compétition, les joueurs qui lancent des jurons parce qu’ils veulent gagner, et toute l’énergie égoïste d’efforts ambitieux pour arriver à la victoire, pour être reconnu et applaudi par le monde entier. Pour eux, c’est comme une guerre, et celui qui perd est en larmes. On renforce l’ego par toutes sortes de récompenses, par la considération dont jouit le gagnant. Est-ce ainsi qu’on doit jouer ? Est-ce qu’on ne devrait pas prendre plaisir au jeu ? Qu’est-ce qui est le plus important : la victoire ou la défaite, ou bien le plaisir de jouer ? N’est-il pas possible que je joue de mon mieux, que vous fassiez de même et que si votre mieux est supérieur au mien je sois heureux de vous concéder le match ? Pourquoi ne nous enseigne-t-on pas à nous sentir heureux quand la chose juste se produit — mais seulement quand nous gagnons ? On insiste tellement sur la réussite que les enfants se mettent à tricher — parce qu’ils n’éprouvent pas d’intérêt pour une évaluation équitable. Par conséquent, il n’est pas question d’utiliser la compétition ou la comparaison comme des facteurs de motivation dans une école qui veut dispenser une éducation juste.
Le but de l’évaluation, c’est de déterminer l’orientation ultérieure dont l’élève a besoin et non de le comparer à un autre, ce qui psychologiquement détruit l’enfant. On doit le respecter pour ce qu’il est. Aucun enfant n’est supérieur ou inférieur à un autre. Tel enfant peut être plus doué dans un domaine et tel autre dans un autre. Cette habitude de comparer est une maladie que nous, les adultes, nous inculquons aux enfants. Nous devrions en fait en discuter avec eux afin qu’ils commencent à comprendre qu’il n’existe ni supériorité ni infériorité, mais seulement une illusion profondément ancrée que nous transmettons. A la question de savoir lequel, du chêne ou de l’eucalyptus est supérieur à l’autre, que répondrions-nous ? Si nous voulons de l’ombre le chêne est supérieur, si nous voulons de l’huile, c’est l’eucalyptus qui l’emporte. Mais si nous ne voulons rien, si nous sommes simplement l’ami de ces arbres, alors lequel sera supérieur ? aucun des deux — ils ne sont que différents.
Un autre point important qu’il nous faut considérer est notre tendance à proposer à l’enfant un idéal auquel il doit tenter constamment de se conformer. Quel effet cela a-t-il sur lui ? Nous nous comportons alors comme les tenants orthodoxes d’une religion, qui décrètent : ça, c’est un péché, ça, c’est une vertu, il ne faut pas penser comme ceci, vous ne devez pas faire cela. Et si nous ne parvenons pas à la hauteur de l’idéal nous nous sentons continuellement coupable, médiocre, ce qui engendre un conflit entre ce que nous sommes et ce qu’on attend de nous, et ce conflit est destructeur. Alors laissons l’enfant être ce qu’il est sans lui imposer la pression constante de ce qu’il devrait être. Ne poussons pas l’enfant vers un soi-disant idéal.
Les problèmes et les difficultés que rencontre l’enseignant dans une école de ce genre sont plus complexes, puisque nous devons susciter l’intérêt pour ce que nous enseignons de manière que l’enfant, en tant qu’élève, soit attentif. La pratique traditionnelle est très facile mais n’offre qu’une qualité d’éducation très médiocre, car l’enseignant se borne à écrire au tableau, ce qui est ennuyeux, et l’enfant n’a pas envie de faire attention. Il regarde par la fenêtre parce que cela lui paraît plus intéressant. Alors le maître lui demande de se tenir debout. Le pauvre gamin obéit et regarde en effet le tableau, mais son esprit est toujours ailleurs. Il a décroché. C’est à cela que nous arrivons par de telles méthodes. Nous ne pouvons gagner l’attention de l’élève mais en le menaçant nous pouvons obtenir que son regard se fixe sur le tableau. Ainsi il apprend déjà à nous abuser, à nous tromper. C’est improductif car après tout, l’éducation est un processus de transmission et nous ne pouvons communiquer avec l’élève en le forçant à faire attention. En tant qu’enseignant nous devons susciter cette attention, c’est un défi que nous devons relever. Pouvons-nous présenter à l’esprit de l’enfant la matière à lui enseigner de telle façon qu’il se sente intéressé de lui-même et qu’il prenne plaisir à l’apprendre ? Pour cela, il faut que l’enseignant, l’éducateur, éprouve réellement une grande affection, un grand intérêt pour l’enfant ainsi qu’une grande passion pour son propre métier, sinon il adoptera la voie facile qui consiste à octroyer récompenses, punitions et distinctions afin d’avoir l’enfant sous son contrôle.
Dans le type d’éducation qui nous concerne, chaque enseignant ne devrait avoir qu’un petit nombre d’élèves pour qu’une relation personnelle puisse s’établir entre enseignant et enseigné et pour que l’enseignant ne soit pas obligé de traiter les élèves en masse, car certains enfants peuvent être plus lents et d’autres plus prompts à apprendre. Ils ne sont pas tous également doués et ils n’apprennent pas tous uniformément dans tous les domaines. Ceux qui se sont occupés d’enfants, en particulier des petits, ont dû remarquer que ces derniers apprennent par à-coups. Un enfant va se passionner pour la langue, par exemple ; jour après jour, il lit des contes de fées, et il apprend sa langue. A un autre moment il va s’intéresser aux mathématiques, et il ne voudra plus faire que ça. Mais nous avons tous dans l’idée qu’il lui faudrait chaque jour consacrer une heure à la littérature, puis une heure à ceci et une autre heure à cela, ce qui constitue une démarche artificielle que l’on impose à l’enfant. Là encore, si nous n’avons qu’un petit nombre d’élèves il devient possible de s’adapter et l’on tente actuellement un certain nombre d’expériences en remplaçant les salles de classe par des salles d’activités. Dans ce cas, le professeur de mathématiques est dans la salle de mathématiques et il y dispose de tout le matériel dont il a besoin. Il distribue les fiches de travail qu’il a préparées à l’avance et les enfants les étudient. S’ils ont des difficultés ils peuvent se rendre dans cette salle et consulter l’enseignant qui les aide, chacun à son niveau particulier. Il en va de même pour les autres matières et ainsi, l’accent est mis maintenant plutôt sur l’acte d’apprendre que sur celui d’enseigner.
Il est légitime dans certaines limites de complimenter un enfant avec sincérité pour l’encourager. Quand un garçon fait de la peinture, qu’il s’est donné beaucoup de mal pour achever son tableau et qu’il vient nous trouver, en tant qu’enseignant nous lui dirons que c’est bien et nous lui montrerons comment il pourrait l’améliorer encore. Il ne s’agit pas de récompense, mais d’une estimation. Cela fait partie de la nécessité de lui dire s’il va dans le bon ou le mauvais sens. Il ne faut pas faire une règle de ne rien lui dire quoi qu’il fasse sous prétexte que toute félicitation peut être prise comme une récompense. Il faut faire usage de notre intelligence mais si nous avons saisi l’esprit de la chose, à savoir que nous n’allons pas employer la récompense ou la punition comme des instruments de motivation, alors automatiquement nous agirons au mieux pour l’enfant. On ne peut réduire aucun de ces aspects de l’enseignement à une simple règle et l’appliquer comme une formule. Dans le domaine des relations humaines aucun problème ne peut être résolu par une formule qui indiquerait ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
Comme nous souhaitons développer tous les aspects de la personnalité de l’enfant, toutes ses facultés, les écoles Krishnamurti tendent à être des internats pour que l’enfant vive avec l’enseignant. Il ne fait pas qu’y passer six heures par jour et il ne vient pas vers nous uniquement pour des questions d’instruction académique. Nous avons une relation plus proche avec lui et nous sommes responsable de son éducation en matière d’arts plastiques, de musique, de sport, et aussi en ce qui concerne son comportement, sa manière de se vêtir et de se relier à la nature. Nous avons le temps de jouer avec lui le soir, si bien que les liens sont plus étroits entre le maître et les élèves. Dans les temps anciens, en Inde et peut-être aussi en Occident, il y a quelques centaines d’années, l’éducation était faite ainsi. L’enfant se rendait à l’ashram d’un gourou et il y vivait. Dans cet ashram il apprenait tout ce qui était à apprendre : les bonnes manières, le comportement, les valeurs et le savoir qu’on enseignait à l’époque. La vie à l’ashram était en soi une éducation et cela comprenait tout. Nous avons remplacé cela par l’éducation moderne et c’est devenu du commerce. Le but à présent est de produire des professionnels en masse. Dans de nombreux cas, diriger une école privée devient aussi une entreprise rentable. Bien qu’un internat ne soit pas tout à fait un ashram il favorise certainement une relation plus holistique entre l’enseignant et l’enseigné. Au sein de la communauté de l’école il nous est possible de créer une certaine atmosphère, une manière de vivre qui en elle-même éduque l’enfant.
Ce n’est pas tant l’enseignement dispensé en classe qui éduque un élève, mais bien plutôt ce qui se passe autour de lui. On peut bien lui faire des sermons en classe, s’il constate en permanence que nous nous comportons d’une autre manière, tout ce qu’il en recueillera ce sera l’hypocrisie des adultes. Il en retiendra que ceci, c’est ce qu’on doit dire, mais que c’est cela qu’il faut faire. C’est pourquoi il importe que l’école soit une communauté où l’on vit dans le respect honnête de certaines valeurs mais où l’on explore aussi constamment toutes les questions concernant la vie, la beauté, la bonne conduite ; où des personnes différentes sont encouragées à exprimer des opinions différentes, et où les enfants participent également à cette dynamique : c’est la manière d’encourager la recherche sans aucune sorte de propagande pour notre propre culture ou notre nationalité. Dans beaucoup d’écoles on enseigne aux enfants que leur pays est le plus grand, que leur culture est la plus importante, ce qui est complètement faux ! ils n’ont même pas étudié les autres cultures. C’est seulement une chose qu’on répète, si bien que les enfants acquièrent cette opinion et se trouvent conditionnés à penser qu’ils appartiennent à un peuple supérieur aux autres, ce qui pour finir engendre la division de par le monde.
Pour assurer une relation intime avec la nature, l’école entière ainsi que son environnement doivent être situés dans un cadre naturel afin que les enfants soient constamment en présence d’autres formes de vie. Toutes les écoles Krishnamurti sont construites à proximité de montagnes ou de fleuves et elles sont pleines d’arbres et de végétation, exactement comme les écoles de la Société théosophique. Il y a à cela une raison délibérée. Ce n’est pas seulement parce qu’il est agréable de vivre ainsi, mais parce que cela développe une certaine sensibilité, une certaine attitude envers la nature, un sentiment de coexister avec d’autres formes de vie. Tout cela doit se produire de manière indirecte, naturelle.
Il faut, bien sûr, que nous ayons certaines normes, certaines valeurs que nous enseignons à l’enfant, ce qui ne signifie pas qu’il n’a pas la liberté de les mettre en question. Comme nous l’élevons dans l’école, il faut que nous déterminions si nous allons l’éduquer comme un végétarien ou un non-végétarien. Or nous avons décidé que dans les écoles Krishnamurti les enfants seraient végétariens, mais pas de manière aveugle. Nous leur expliquons pourquoi nous sommes végétariens et nous les laissons libres de choisir, si bien que s’ils le souhaitent plus tard ils peuvent rejeter cela et devenir non végétariens. Nous n’allons pas condamner l’enfant pour autant, ni le mépriser. Cette pratique ne lui est pas inculquée comme une vertu qui nous ferait l’approuver s’il l’adopte et le désapprouver s’il la refuse. Au début il doit l’accepter car il est trop jeune pour comprendre par lui-même. Et ceci est valable pour tout le reste. Donc dès le début on doit instiller dans l’esprit de l’enfant une attitude de respect pour toute forme de vie.
Ceci peut ressembler à du conditionnement et c’en est en effet, mais même si nous ne faisons pas cela il sera tout de même, et de toutes façons, conditionné. Il est extrêmement important de bien comprendre cela. Beaucoup pensent que tout conditionnement est mauvais et qu’en conséquence on ne devrait conditionner l’enfant à rien. Mais quand nous emmenons un enfant en promenade, si nous voyons deux oiseaux perchés sur un arbre, que nous les regardions en disant : « Ne les dérange pas, observe-les seulement, éloigne-toi doucement, vois comme ils sont beaux ! », alors nous lui enseignons à respecter et à prendre soin d’autres formes de vie. Par ailleurs, on aurait pu lui dire aussi : « Apporte le fusil… quel beau coup de feu ! » En ce faisant, on l’aurait conditionné à penser que les oiseaux et les autres animaux sont là pour qu’on leur tire dessus. Quel conditionnement préférons-nous lui donner ? Evidemment nous allons opter pour le conditionnement qui développe la sensibilité d’un enfant à l’égard de la nature, à l’égard de ses semblables. Nous devons faire usage de notre intelligence pour déterminer quel conditionnement est normal, sain, participe de la sensibilité, et celui qui n’est qu’opinion, propagande et croyance. Il n’y a pas de formule, pas de règle pour cela. Il se peut que nous devions aborder la question de cette compréhension avec les autres enseignants de l’école et permettre qu’une discussion, un débat ouvert ait lieu à ce sujet, et ce que nous déciderons ensemble nous l’incorporerons ensuite dans le processus éducatif.
Il nous faut aussi autoriser le désaccord, pas seulement l’autoriser mais le respecter en même temps. En fait Krishnamurti fut l’un des grands dissidents. Il était en désaccord avec l’ensemble de la société, avec la façon dont elle était organisée et avec son attitude envers la vie. Il disait qu’il ne l’acceptait pas du tout. Il nous faut donc reconnaître l’importance d’un désaccord intelligent — pas le refus obstiné, pas l’arrogance ou la révolution violente, mais il nous faut respecter la différence d’opinion et cela aussi doit être enseigné comme une valeur à l’enfant.
Une autre valeur qu’il importe d’enseigner pour vivre de manière juste est la coopération et le respect de la démocratie. La démocratie, c’est le respect de conceptions différentes. La liberté d’avoir des opinions diverses est fondée sur le fait qu’un seul esprit ne saurait détenir toute l’intelligence. C’est pourquoi collectivement, réunis tous ensemble, nous devons délibérer au sujet d’un problème donné pour déterminer ce qu’il est juste de faire. L’intelligence collective est plus vaste que celle d’un seul esprit, et rien d’important ne peut être accompli par une seule personne. En fin de compte, pour accomplir une œuvre quelconque, qu’il s’agisse de diriger un centre, une école ou un hôpital, il faut qu’un certain nombre de gens travaillent ensemble. Il nous faudra toujours travailler avec d’autres et nous devrons gérer le désaccord sans chamailleries, sans luttes, sans désunion. C’est donc une chose importante à enseigner à l’enfant. Dire : « Si vous ne faites pas les choses comme je les vois, je ne participerai pas au travail » est une attitude irresponsable. Elle implique que nous seul avons raison et elle ne respecte pas l’intelligence de nos collègues. Eux aussi ont leur façon de voir et chacun de nous a le droit de dire ce qu’il pense et d’être écouté avec respect ; aucun d’entre nous n’a le droit de dominer les autres. Les enfants le comprennent bien quand vous le leur expliquez en termes de jeux d’équipe, puisqu’ils y jouent tout le temps. Dans une bonne équipe, qu’il s’agisse de cricket ou de football, il y a un capitaine ; si c’est un bon capitaine, il consulte ses joueurs et délibère avec eux avant de prendre des décisions importantes pour l’équipe. Il les écoute, discute leurs arguments avec eux, etc., et à la fin, après les avoir tous entendus, s’instruisant lui-même et développant sa compréhension de tout ce qui est impliqué, il prend une décision comme c’est son rôle de le faire. Quand sa décision est prise, les autres doivent l’accepter. On ne peut pas dire que cette décision n’est pas conforme à ce que nous souhaitions et que par conséquent on se retire. Ce n’est pas là de la coopération, c’est de l’irrespect. Il faut aider l’enfant à comprendre ce qu’est la coopération, quand il faut coopérer et aussi quand il peut être légitime de refuser de le faire. Il faut beaucoup d’intelligence, beaucoup de compréhension pour déterminer si l’on a raison ou non d’aller dans telle ou telle direction. Les enfants comprennent quand nous prenons des exemples dans leur propre vie et ensuite les amenons à en discuter dans la classe, quand nous les faisons travailler en coopération et quand nous leur donnons la responsabilité de prendre ensemble certaines décisions. Ils découvriront alors bien vite qu’il existe des différences d’opinions et que ce qui se passe dans leur classe n’est pas différent de ce qui se passe dans notre parlement, parce que les adultes ne sont que des enfants qui ont grandi !
Dans notre école, nous avons chaque semaine une réunion des enseignants qui dure une heure et demie, au cours de laquelle nous lisons un court passage de Krishnamurti sur l’éducation, ou bien nous regardons une de ses vidéos, puis nous en discutons en relation avec notre travail quotidien et la vie de l’école. C’est l’une de nos façons de rester constamment en contact avec cette approche et cette philosophie parce que les enseignants qui viennent à nous sortent d’une université d’Etat où ils ont vu pratiquer le système de récompense et de punition, où ils ont vu la compétition, où ils sont passés par toutes les procédures habituelles qui ont cours dans la société. Ils arrivent en tant qu’enseignants parce qu’ils connaissent la physique ou les mathématiques. Leur présenter notre approche est un bon exercice pour nous parce que les nouveaux venus nous questionnent à ce sujet et nous demandent d’expliquer nos raisons de faire. Nombre d’entre eux n’ont encore jamais entendu parler de Krishnamurti, mais ils échangent avec nous ensuite et nous disent : « Je ne savais pas qu’il était possible d’éduquer les enfants de cette manière ». Ils avaient toujours admis qu’il était nécessaire de donner des punitions et de menacer les enfants, de leur offrir des récompenses ou de leur donner l’esprit de compétition pour les faire étudier. Ce n’est pas que les enseignants d’une école Krishnamurti soient des individus spécialement transformés, évidemment pas. Ce sont des gens ordinaires comme on en trouve partout ailleurs. C’est simplement que si l’on ne nous dit jamais qu’il existe une autre forme d’éducation nous continuerons dans la voie qu’on nous a formé à croire juste. Il faut que nous soyons disposé à nous interroger et à apprendre par nous-même. Le fait d’apprendre ne s’arrête pas quand nous quittons l’école. Notre vie tout entière est un processus d’apprentissage grâce à l’observation et à l’interaction. Dans le domaine des connaissances académiques les enseignants en savent peut-être plus que les élèves et peuvent leur transmettre leur savoir. Mais dans le domaine qui nous occupe, en tant qu’êtres humains nous nous efforçons de découvrir l’art de vivre une vie , et les adultes que nous sommes ne sont donc pas différents des enfants. Nous devons donc chercher ensemble et apprendre ensemble, comme des amis, non comme des instructeurs face à des recrues. Seule une école soucieuse à la fois de progrès académiques et d’un art de vivre de manière juste peut dispenser l’éducation juste aux enfants et s’acquitter de sa responsabilité envers la nouvelle génération.