Krishnamurti et la perception directe de la vérité



Professeur P. Krishna


Recteur du centre éducatif de Rajghat, fondation Krishnamurti de l’Inde, Varanasi 221001 Inde



Krishnamurti fut l’un des penseurs les plus originaux de notre temps, qui examina les questions fondamentales que sont le but de l’existence, le véritable sens de l’amour, de la religion, du temps et de la mort, sans chercher de réponse dans les livres ou les écritures et en rejetant toute croyance, toute religion organisée et tout système de pensée. Comme le fit le Bouddha, il chercha des réponses à ces questions à travers l’observation, l’exploration et la connaissance de soi, et parvint à la perception directe d’une vérité qui se situe au-delà des concepts intellectuels, des théories et des descriptions. Ce n’était ni un érudit, ni un intellectuel : il ne se préoccupait ni de théories, ni de concepts. Il ne parlait qu’à partir de ses investigations et observations personnelles. Ce qu’il a dit a peut-être été exprimé par d’autres avant lui, mais il a découvert la vérité par lui-même. A une époque dominée par la science et l’intellect, il a exposé les limitations inhérentes à la pensée et au savoir et il a montré que cette vision peut être l’outil d’un changement réel.

Dans cet article, je propose une réflexion sur quelques uns des aspects essentiels de son enseignement et sur quelques unes des grandes vérités qu’il a exposées.

  1. La source de tous les problèmes humains, petits ou grands, se trouve dans le psychisme de l’individu.

Depuis le million d’années environ que l’homme existe sur terre, sa connaissance du monde extérieur a considérablement évolué, accroissant sa capacité à se mesurer aux catastrophes naturelles. Mais sa conscience n’a guère évolué. Il est en grande partie resté l’homme primitif, craintif, vulnérable, porté à se constituer en groupements (religieux et nationaux), faisant la guerre ou s’y préparant, en quête de son propre avantage et haïssant son prochain. Il peut maintenant se rendre sur la Lune et communiquer à travers le globe entier en quelques minutes mais il éprouve toujours les mêmes difficultés à aimer son voisin et à vivre en paix. L’homme moderne est aussi brutal, égoïste, violent, avide et possessif que l’homme primitif d’il y a un million d’années, bien qu’il sache maintenant se camoufler derrière un grand nombre de mots et de pensées flatteuses.

Le développement déséquilibré de l’être humain l’a conduit à deux pas de l’autodestruction. Il se trouve maintenant au bord de la guerre nucléaire, à un cheveu de l’anéantissement. Le pouvoir acquis par le développement de son savoir ne s’est pas accompagné de la qualité d’intelligence et de compréhension nécessaire. Pourquoi ? Pourquoi n’avons-nous pas évolué sur le plan psychologique ? Serait-ce dû au fait que nous n’avons jamais dirigé notre attention vers l’intérieur afin de comprendre notre propre esprit, nos pensées et nos sentiments ? Nous sommes si satisfaits, si éblouis par nos réalisations, notre « progrès » dans le monde extérieur, que nous avons complètement négligé le monde intérieur de notre conscience. Chez l’homme primitif, la haine ne pouvait produire qu’un mal limité ; la puissance dont dispose l’homme moderne la rend beaucoup plus dévastatrice, et nous en constatons les conséquences désastreuses chaque jour dans le monde entier.

Nous croyons possible de résoudre ce problème par une meilleure organisation de la société. C’est là une illusion bien ancrée. Il ne s’agit pas, bien sûr, de s’opposer à une organisation efficace de la vie quotidienne, mais quelle que soit la manière dont on l’organise, on ne peut produire une société non violente et paisible avec un million d’individus violents, agressifs, égoïstes. Dans une société de type communiste, on trouvera la violence du communisme ; si elle est capitaliste, ce sera la violence du capitalisme. A supposer que la violence puisse être maintenue dans certains domaines, elle s’exprimera toujours dans d’autres. Des révolutions se sont produites, mais la tyrannie imposée par l’homme sur l’homme n’a pas pris fin, elle a seulement revêtu d’autres formes.

Une société véritablement paisible et non violente ne peut advenir que si l’individu se transforme en profondeur sur le plan psychologique. Tout autre changement est superficiel, temporaire — il ne résoudra jamais les problèmes, mais nous permettra seulement de nous en sortir pendant quelque temps et dans certains domaines. La société n’est rien d’autre que ce qu’est l’individu. De la même manière que les caractéristiques d’une barre de cuivre sont déterminées par celles des atomes la constituant, les caractéristiques d’une société sont déterminées par celles des individus qui la composent. Tous les problèmes dont nous sommes témoins dans la société d’aujourd’hui sont le reflet de problèmes présents dans le psychisme de l’individu. Par conséquent, il faut nous préoccuper de la transformation intérieure de l’homme et pas seulement de l’organisation de la société.

  1. L’individu ne change que lorsque sa conscience change. On ne peut pratiquer la vertu.

Toutes les religions se sont efforcées de changer l’homme, mais elles ont échoué. Si elles avaient réussi, nous n’aurions pas aujourd’hui autant de cruauté, de guerres et de haine. Il nous faut donc tenter de comprendre les raisons pour lesquelles les religions ne sont pas parvenues à changer l’homme. Pour l’essentiel, chaque religion a tracé une voie fondée sur la pratique de certaines vertus et l’abstention de certains vices. Et pendant des milliers d’années, les hommes se sont efforcés de suivre de telles prescriptions, mais cela n’a pas marché. La pratique d’actions vertueuses ne modifie pas en elle-même la conscience de l’homme. La pratique de bonnes actions préméditées ne fait pas naître la bonté dans sa conscience. Cela devient un autre objet de réussite, un autre but de l’existence, une autre manière de parvenir à l’autosatisfaction. A l’opposé, si la bonté règne dans le cœur, elle s’exprimera dans chaque pensée, chaque parole et chaque action. Alors, il n’est nul besoin de « pratique ». De la même manière, on ne peut prétendre à la non-violence tant qu’on est intérieurement agressif, haineux et violent. Dans ce cas, la pratique de la non-violence n’est qu’une façade, un masque hypocrite, une gesticulation froidement calculée. Ce n’est qu’en observant les causes de la violence en soi-même et en les éliminant (non par l’effort mais par la compréhension) que la violence peut prendre fin. Et quand la violence prend fin, nul besoin de pratiquer la non-violence. Seul un esprit paresseux a besoin de discipline ! Donc, la vertu ne peut être pratiquée, ne peut être cultivée. C’est un état d’esprit, un état de conscience qui survient quand la connaissance de soi, la compréhension, la clarté de vision sont présentes. On ne peut y parvenir par un effort volontaire, l’insight1 en est la condition. Et l’insight survient par l’observation, la réflexion et une sensibilité en éveil. C’est la perception de la vérité qui libère la conscience de son ignorance et de ses illusions ; et c’est l’ignorance qui engendre le désordre du psychisme. La bonté doit être spontanée, sinon ce n’est pas la bonté. Tout changement dans le comportement de l’homme obtenu par la peur, la coercition, la discipline, le conformisme, l’imitation et la propagande ne représente pas un changement véritable de sa conscience et en conséquence est à la fois superficiel et trompeur.

  1. On ne peut recevoir la vérité, la libération et l’illumination de quelqu’un d’autre.

Depuis des temps immémoriaux les hommes se sont reposés sur un gourou, une religion ou un livre pour trouver leur chemin. Krishnamurti a montré que la vérité est un pays sans chemin et qu’aucun gourou, aucune voie, aucune croyance, aucun livre ne peut nous y conduire. Nous devons être notre propre lumière et ne pas chercher cette lumière auprès de quelqu’un d’autre. Le rôle du gourou est d’indiquer la direction, mais c’est l’individu lui-même qui doit faire son apprentissage. Et il est beaucoup plus important de savoir apprendre que de savoir enseigner. Dans ce domaine, personne ne peut vraiment enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Chacun doit découvrir la vérité par lui-même et commencer par se connaître. Sans la compréhension du fonctionnement de ses propres processus de pensée et du conditionnement acquis à travers ses propres expériences, à travers les traditions, la culture, la religion, etc., on ne peut trouver de véritable réponse à aucune question importante. Nos croyances, nos opinions, conclusions, préjugés, nous empêchent de voir les choses dans leur véritable perspective parce qu’ils colorent notre vision. Il nous faut être conscient de ce fait et mettre en doute toute opinion, toute conclusion qui nous vient à l’esprit car elle peut ne pas représenter la vérité. Quand on pratique ainsi l’exploration de soi-même, dans l’intention de rechercher la vérité et pas simplement une satisfaction, l’apprentissage a lieu. Et il nous faut vivre dans cet état de recherche, qui consiste à tout questionner et mettre en doute, tout au long de notre existence, sans chercher de résultat.

Ce que nous pouvons recevoir de quelqu’un d’autre, c’est une pensée, une question ; mais l’exploration doit être la nôtre. Si nous ne découvrons pas la vérité par nous-même, elle ne sera pas pour nous la vérité, elle n’en sera que la description. Telle est la différence qui existe entre le Bouddha et le professeur de philosophie bouddhiste. Le premier a l’insight, la conscience véritables, le deuxième n’en a que la description. L’homme a souvent confondu le symbole, le mot, le concept avec la chose réelle. Le chrétien véritable est celui dont la vie s’inspire du sermon sur la Montagne (ce qui n’est possible que si l’on a la conscience du Christ), et non celui qui devient membre d’une Eglise et accomplit tous les rituels qui s’y rattachent. Le bouddhiste véritable est celui qui participe de la conscience du Bouddha et non celui qui suit les injonctions du bouddhisme. Toutes les Eglises, toutes les religions organisées ne sont parvenues qu’à réduire la vérité suprême à un simple système, un symbole, un rituel. Ce qui importe n’est pas le vêtement, l’étiquette, mais le contenu de la conscience.

Le rôle de l’instructeur (du gourou) est celui de la lampe au bord du chemin. Il ne s’agit pas de rester à adorer la lampe, il nous faut parcourir la route. Krishnamurti a souligné maintes fois qu’accepter ou rejeter ce qu’il disait n’a guère de sens. C’est seulement quand nous y réfléchissons, que nous le mettons en question, que nous l’explorons et découvrons par nous-mêmes si c’est véridique que cela prend de la valeur. Puisque la vérité et la libération sont choses que l’individu doit découvrir par lui-même, par sa propre recherche, toute organisation qui vise à propager la « vérité » au moyen de la croyance, du conformisme ou de la propagande, ne sert qu’à conditionner un peu plus l’esprit de l’individu et à l’asservir. Une recherche valable exige d’être libre de toute croyance, des préjugés, conclusions et conditionnements. Elle exige une conscience approfondie de soi-même tel que l’on est. Puisque la vérité ne peut être ni organisée, ni diffusée, toute organisation spirituelle qui recourrait à ces méthodes serait dépourvue de valeur.

  1. La compréhension intellectuelle n’est pas la compréhension réelle.

Nous nous contentons souvent d’une réponse intellectuelle à une question, ce qui met fin à toute recherche. Lorsque cela se produit, la compréhension intellectuelle est un obstacle à la découverte de la vérité. Intellectuellement, il est facile de comprendre qu’il ne faut pas s’inquiéter quand son enfant et malade : l’inquiétude ne lui sera d’aucune aide. Ce qui l’aidera, c’est d’aller chercher un médecin qui lui prescrira un remède. C’est ce que nous faisons, bien sûr, mais ce comportement logique nous empêchera-t-il de nous faire du souci ? Savoir que la colère est mauvaise empêchera-t-il la colère ? La vérité est bien plus profonde que la simple logique et que la raison ; et une réponse intellectuelle n’est pas une réponse complète. Par conséquent, si l’on a compris quelque chose sur le seul plan intellectuel, on n’a pas compris grand chose. La compréhension intellectuelle peut avoir son utilité dans certains domaines, mais elle est superficielle. On peut y parvenir grâce à un livre ou grâce à quelqu’un d’autre, mais il ne s’agira que d’un schéma de pensée inscrit dans la mémoire, ce qui ne doit pas être confondu avec la perception de la vérité.

Alors, si la compréhension intellectuelle est chose limitée, comment faire apparaître la vérité ? Il faut pour cela s’observer et observer ses processus de pensée à la manière dont un bon scientifique observe un phénomène qui l’intéresse. Il ne souhaite pas le modifier, il l’observe avec impartialité, sans laisser intervenir ses propres désirs. Quand on s’observe de cette manière, avec une attention passive et sans choix, sans désir de se faire une opinion rapide ou d’arriver à une conclusion — quand on s’observe avec précaution, patience et sens critique, dans l’intention de se comprendre et de comprendre la vie, alors seulement peut-on découvrir ce qui est vrai et ce qui est faux. Et le faux s’effondre de lui-même sans aucun effort de volonté. L’ignorance se dissout dans la clarté de la compréhension. En l’absence d’une telle exploration objective et pourtant passionnée de soi-même, de toutes ses opinions, des ses croyances, attachements, désirs et motivations, s’identifier intellectuellement à un groupe, une théorie, une croyance, et en faire l’apologie comme un avocat, pendant tout le reste de son existence, n’a que très peu de sens. C’est aussi absurde que de dire : « Mon pays est le meilleur parce que c’est là que je suis né ». Pourtant, c’est ce qu’implique le nationalisme.

La tragédie de notre existence, c’est qu’on ne nous a jamais enseigné à nous observer de la bonne manière. Toute notre éducation n’a porté que sur le monde extérieur et sur la manière de nous sortir des problèmes qu’il nous pose. C’est pourquoi l’on grandit en acquérant une telle connaissance du monde extérieur tout en restant dans une totale ignorance de soi-même, de ses désirs, des ses ambitions, de ses priorités et de sa conception de la vie. Peut-être sommes-nous très compétent dans notre travail, mais notre esprit confus est incapable de savoir si le plaisir apporte le bonheur, si le désir et l’attachement sont de la même nature que l’amour, ou encore pourquoi les différences entre les hommes se transforment en inégalités. On ne peut travailler directement pour faire advenir le bonheur, l’amour, la non-violence, l’humilité. Ils arrivent comme des conséquences indirectes de la recherche, de la connaissance de soi et de la compréhension, qui nettoient notre conscience sans lui imposer d’opinions, de croyances ou de schémas de pensée définis. Si, par un examen précis et attentif on voit très clairement que la poursuite du plaisir ne mène pas au bonheur, alors notre conception du plaisir se transforme à sa source et sa recherche tombe sans le moindre effort, sans sacrifice ni refoulement. Alors apparaît une austérité naturelle qui est totalement différente d’une pratique du renoncement que l’on s’impose à soi-même. De même, si l’on se rendait réellement compte, par l’observation et la recherche intérieures, que l’on partage avec toute l’humanité les problèmes qui agitent notre conscience, à savoir la peur, l’insécurité, le désir, l’avidité, la violence, la solitude, la souffrance et l’égocentrisme, on ne se sentirait pas si différent des autres.

Par notre ignorance, nous accordons une extrême importance à des différences relativement superficielles entre nous, comme celles qui touchent aux croyances, à la propriété, à la connaissance, au savoir-faire, toutes choses qui ne sont que des acquis. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi nous accordons une telle importance à ces acquis, pourquoi nous les laissons séparer les hommes entre eux, alors qu’en réalité nous avons en commun la même conscience. Si l’on retirait mentalement à un homme l’ensemble de sa fortune, de ses possessions, de son statut social, de ses croyances et de son savoir, et l’on examinait sa conscience, la trouverait-on vraiment très différente de celle d’un autre ? De même que la caste, la couleur ou les credo d’un être humain ne modifient pas la composition de son sang, nos acquisitions, qu’elles soient mentales ou matérielles, ne modifient pas le contenu de notre conscience. Si nous ne nous cachions pas la vérité de cela, nous nous rendrions vraiment compte de l’unité sous-jacente à l’humanité toute entière. C’est l’ignorance qui nous divise, et non nos différences.

  1. Conclusion

L’humanité est la proie d’une grande illusion. Elle croit pouvoir résoudre ses problèmes par la législation, les réformes politiques et sociales, le progrès scientifique et technologique, l’augmentation du savoir, de la richesse, de la puissance et de la maîtrise des événements. Tout ceci peut l’aider à résoudre certains problèmes ; mais ce ne seront là que des problèmes superficiels et des calamités temporaires. Ces moyens font l’effet de l’aspirine, mais ils ne guérissent pas le mal. D’un côté nous allons continuer à créer de nouveaux problèmes, et de l’autre essayer de les résoudre pour conserver l’illusion du « progrès ». Et il ne nous reste guère de temps maintenant car le mal se développe à un rythme effréné et il est sur le point de dévorer l’Homme. Si l’homme ne se transforme pas intérieurement, par une mutation à l’intérieur de son psychisme, il rejoindra bientôt la liste de ces malheureuses créatures qui ont vécu un million d’années peut-être sur cette planète, avant de s’éteindre parce qu’elles ne pouvaient pas s’adapter. Il n’est pas encore certain que l’évolution de l’homme à partir du singe représenta vraiment un pas dans la direction de la survie plutôt qu’une régression. Seul le temps le dira.


1 Perception immédiate de la vérité