La perception holistique de la réalité



Professeur P. Krishna


Recteur du Centre éducatif de Rajghat, fondation Krishnamurti de l’Inde, Varanasi 221001 Inde



Il était possible autrefois qu’un seul homme fût en même temps philosophe, astronome, physicien, mathématicien, biologiste et artiste. Plusieurs grands penseurs se sont révélés tout à fait compétents et savants en plus d’un domaine. Lentement, à mesure que les connaissances se développaient, la spécialisation devint inévitable et le savant d’aujourd’hui possède un savoir certes immense, mais limité au champ étroit de sa spécialité. Notre conception du monde extérieur, aussi bien que du monde intérieur de notre conscience, est devenue de plus en plus fragmentée, divisée, partielle. La compréhension holistique de la vie, tant des phénomènes extérieurs que de notre propre psychisme, est devenue virtuellement impossible parce que notre éducation et notre formation installent des œillères devant notre vision et programment notre cerveau en permanence à ne voir les choses que d’un certain point de vue. La perception de la réalité totale est donc devenue quelque chose d’extrêmement difficile et rare. En fait, la fragmentation du savoir nous semble inévitable, voire souhaitable, et en conséquence nous divisons les êtres humains en scientifiques, prêtres, philosophes, poètes, psychologues, médecins, ingénieurs, etc., sans parler des nombreuses subdivisions contenues à l’intérieur de chacune de ces catégories.

Ces étiquettes ont pour effet de diviser et limiter radicalement les êtres humains exactement de la même manière que le fait notre sujétion à une religion, une nationalité particulières. Nous acceptons de ressembler à ces aveugles qui essayèrent d’identifier un éléphant en le palpant, chacun aboutissant à une conclusion différente quant à sa réalité, selon la partie de son corps qu’ils touchaient. Dans notre ignorance, nous justifions notre perception particulière de la réalité sans nous rendre compte à quel point elle est extrêmement partielle. Pour le scientifique, le soleil est une énorme source de radiations thermonucléaires autour de laquelle notre planète terre accomplit sa révolution et sa rotation, ce qui produit les levers et couchers du soleil. Pour le religieux et l’artiste, des phénomènes identiques prennent un sens totalement différent. La rivière est certes de l’eau qui s’écoule d’un niveau supérieur vers un niveau inférieur par la force de la gravité ; mais à coup sûr il s’agit de bien plus que cela si l’on a des yeux pour voir. Une grande distance sépare le sentiment qu’éprouve le paysan illettré à l’égard de la rivière, l’arbre, la pluie, la terre, le soleil, l’animal au coin de la maison, etc., de la perception qu’en a l’homme instruit. Qui peut dire ce qui est le plus « réel », et comment définir la réalité ?

Dans le domaine de la conscience, du psychisme, nous répartissons les gens (ainsi que nos perceptions) en intellectuels et affectifs. Ces deux extrêmes ne mènent qu’à une absurdité. L’intellectuel froid, rationnel est effrayant, et l’homme totalement affectif, impulsif et romantique l’est tout autant. Un mélange harmonieux des deux paraît être essentiel à la pleine perception d’une réalité que l’on ne peut définir.

Dans notre vie quotidienne nous constatons les conséquences désastreuses de la spécialisation à outrance, et de l’étroitesse de vision qui en résulte. L’industriel qui ne se préoccupe que de la productivité de ses installations sans égard pour la pollution qui s’ensuit, le chercheur dont le seul but est d’acquérir de nouvelles connaissances et de parvenir à la réussite professionnelle quelles que soient les conséquences de ses découvertes, le médecin qui ne considère que le corps de son patient sans prendre en compte son psychisme, l’éducateur qui n’a d’autre visée que le succès de ses élèves aux examens, le leader politique qui propage des illusions pour faire monter sa cote de popularité, le soi-disant religieux qui se livre à la propagande pour répandre ses propres croyances, sont tous des exemples précis des suites d’une conception des choses dangereusement limitée. Cette dernière a conduit l’homme à considérer l’agressivité nécessaire à défendre sa propre cause comme une vertu. Il en est arrivé à admettre implicitement que l’intérêt soit le seul mobile sur lequel puisse se fonder la société, bien qu’il voie que c’est aussi le facteur le plus destructeur de la vie sociale. Aujourd’hui la vie est pleine de telles contradictions. D’un côté, nous encourageons une compétition implacable, de l’autre nous prêchons l’amour universel. Nous récompensons la réussite et lui rendons un culte, tout en incitant au respect de l’égalité entre les êtres humains. La religion elle-même a été réduite à un rituel réconfortant et utilitaire.

Tout cela et plus encore résulte d’un champ de vision rétréci. Mais une fois la chose reconnue, une fois constaté le fait que chacun de nous est le produit de ce genre de société et, par là même, victime des contraintes qu’implique cette limitation, que pouvons-nous faire pour tenter de percevoir la réalité, la vérité, de manière holistique ? La question a été posée de savoir s’il est vraiment nécessaire ou possible d’avoir une perception holistique. Examinons donc ce que l’on entend par ce mot « nécessaire ». Nécessaire à quoi ? Cette question est elle-même le produit de notre vision utilitaire, étroite, qui nous incite à ne faire que ce qui est nécessaire — nécessaire à la réussite, au confort, à la réalisation de nos projets, à un quelconque profit matériel ou psychologique. Elle est le produit d’un esprit qui répugne à chercher la vérité pour elle-même. Une telle disposition d’esprit constitue en elle-même un problème, une limitation.

L’autre question, concernant la possibilité d’une vision holistique, est une fausse question, et les fausses questions n’ont pas de réponse. Qui peut juger de la qualité holistique de notre vision de quoi que ce soit ? D’où vient ce désir de savoir à quel degré nous y sommes parvenu ? Ceci n’est-il pas également le produit d’un esprit prisonnier du jeu étroit de la course à la réussite, à l’évaluation, à la réalisation d’objectifs. Nous observons, percevons et posons toutes ces questions à l’aide d’un instrument (notre cerveau) qui est en lui-même limité, fragmenté, divisé, et par conséquent incapable de toute perception holistique.

S’il en est ainsi, que peut-on faire ? De toute évidence, la première chose à faire est de voir la vérité de tout cela — non pas simplement de manière intellectuelle, par l’argumentation et le raisonnement, mais dans sa réalité. Non comme une conclusion théorique et philosophique issue d’un raisonnement, mais comme un fait. Quel est donc la différence entre les deux ? Elle est énorme sur le plan psychologique.

Quand, au terme d’un processus de pensée, on parvient à une conclusion, il intervient un élément de satisfaction, d’habileté logique qui renforce subtilement l’ego. C’est quelque chose dont on se sent fier, comme d’avoir gagné un nouveau fleuron, réussi à acquérir une nouvelle qualité, abouti à un résultat spécial, toutes choses qui donnent de l’importance à celui qui en a été l’acteur. On le brandit alors comme un nouveau trophée de connaissance spécialisée, ce qui a très peu de sens car recelant en soi le facteur de limitation.

A l’opposé, percevoir les limites de son propre esprit comme un fait (et non comme une théorie) fait naître l’humilité véritable. On réalise alors que la perception holistique n’est pas une fin ou un idéal vers lequel s’efforcer. Elle ne peut être que la conséquence de la disparition des limites de la vision. On ne peut y parvenir par une expansion volontaire de cette vision limitée. Qui plus est, il n’existe aucune méthode pour mettre fin à la vision limitée. Le désir de mesurer, de développer, de réussir, de définir avec précision et de trouver des réponses, est en soi une limitation. Dans la vie, les questions les plus importantes et les plus profondes sont celles qui n’ont pas de réponse.

Même dans le domaine des sciences physiques, celui de la réalité objective, la chose est devenue de plus en plus claire au cours du vingtième siècle. Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, la réalité physique semblait pouvoir être définie avec précision, expliquée clairement sur la base de lois déterminées à partir desquelles on pouvait prédire sans risque d’erreurs le déroulement des phénomènes physiques. Mais nous savons maintenant que même la réalité physique est extrêmement élusive et résiste à toute tentative de définition trop précise. Permettez-moi d’illustrer ce propos par un exemple : quand les scientifiques ont étudié de près la nature du rayonnement visible, ils ont découvert qu’il s’agit en réalité d’une onde électromagnétique qui se propage dans l’espace et qui est gouvernée par les lois de l’électromagnétisme. Cette conclusion parut une explication tout à fait satisfaisante car elle rendait compte de la nature de presque tous les phénomènes lumineux : la réflexion, la réfraction, la dispersion, etc. Mais lorsque les scientifiques examinèrent de près les phénomènes d’absorption et d’émission de la lumière, ils découvrirent que cette dernière est toujours absorbée ou émise sous la forme de paquets d’énergie appelés photons. Einstein formula sa fameuse équation exprimant l’énergie d’un photon, à savoir E=hf, dans laquelle f est la fréquence de l’onde lumineuse et h une constante universelle appelée constante de Planck. Ce simple fait a eu des implications philosophiques d’une très grande portée. Considérons un rai de lumière qui tombe sur une plaque de verre. Supposons que 10 % de cette lumière soient réfléchis et que 90 % soient transmis. Maintenant, si l’énergie du rayon lumineux est quantifiée en photons, comment peut-on prédire alors le comportement d’un seul de ces photons au moment où il tombe sur la plaque de verre ? Va-t-il faire partie du rayon réfléchi, ou de celui qui est transmis ? Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a 90 % de chances qu’il se trouve dans le rayon transmis et 10 % dans celui qui est réfléchi. Ce qui veut dire que le comportement d’un photon individuel est par nature imprévisible. Ce fait contredit toutes les lois de la physique classique, selon lesquelles une même cause doit produire les mêmes effets. Il contredit également le fait que, dans une perspective totalement déterministe, tout comportement devrait être prévisible. Donc, même dans le monde physique subsiste une incertitude inhérente à toute prédiction concernant le comportement d’un système. Plus la particule est petite, plus incertain sera son comportement.

La mécanique quantique considère ce principe d’incertitude comme une loi fondamentale de l’univers. Elle reconnaît aussi qu’il existe une interaction entre l’observateur et l’observé, qui affecte ce dernier et, par là même, limite nécessairement l’exactitude de l’observation. Elle considère que notre désir d’expliquer la réalité en termes de modèles simples et rationnels est une habitude de notre esprit due au conditionnement de la physique classique et au champ limité de nos expériences quotidiennes. C’est pourquoi il nous est impossible de percevoir directement la réalité d’un continuum spatio-temporel, même si les mathématiques le prouvent et que les expériences le vérifient. Dans nos perceptions quotidiennes, espace et temps sont des entités séparées, sans interaction l’une avec l’autre ; en conséquence, l’esprit refuse de voir la réalité telle qu’elle est démontrée par la science. De la même manière, le fait que la lumière se comporte comme une onde dans certaines expériences et dans d’autres comme une particule est très déconcertant pour l’esprit parce que nous préférerions que la réalité se coule dans un modèle simple que nous puissions comprendre. En vérité, même Einstein a refusé d’accepter les implications philosophiques de la mécanique quantique, disant : « Je ne crois pas que Dieu joue aux dés ». Jusqu’à la fin de sa vie il a pensé que notre incapacité à prédire avec exactitude le comportement d’une particule individuelle était due en quelque sorte aux limites de notre esprit et non à une loi fondamentale de la nature.

Donc, si le conditionnement de notre esprit dû aux expériences passées, aux connaissances passées, limite notre capacité à percevoir même la réalité physique, combien plus difficile sera l’observation de notre propre état psychologique et de ses limitations, puisqu’elle entraîne une interaction infiniment plus grande entre l’observateur et l’observé. A la vérité l’observateur n’est peut-être pas différent de l’observé ! Puisque la vision holistique n’est pas un « but à atteindre » par un esprit limité, ce dernier ne peut que porter en lui cette question, et non y répondre. Il peut être conscient de ses propres limitations et cesser en conséquence d’accorder une importance aussi considérable à lui-même, et dans ce processus, peut-être qu’il s’apaisera naturellement. Il est clair que seul un esprit naturellement silencieux et paisible peut avoir une perception holistique de la réalité. Non un esprit rendu paisible par l’effort, par la pratique, par la discipline, mais un esprit qui a compris sa propre insignifiance et a cessé de vouloir intervenir.

Tel est le plus grand défi que la vie présente à l’être humain qui aspire à une perception holistique de la réalité.