Une approche scientifique des vérités religieuses

 

Recherche scientifique et quête religieuse ont été les deux préoccupations majeures de l’humanité. Or, les intellectuels et la société en général ont en quelque sorte répandu l’idée que la science s’oppose à la religion. Il nous faut voir s’il en est effectivement ainsi ou si cette conception est due au fait que nous donnons à la science et à la religion des sens limités. La recherche scientifique a pour objet de découvrir l’ordre qui se manifeste dans le monde extérieur, le monde de l’espace et du temps, de l’énergie et de la matière, dans le vivant comme dans l’inanimé. La quête religieuse consiste à découvrir l’ordre dans la conscience, c’est-à-dire le monde intérieur, nos pensées et nos émotions, notre esprit. Puisque la réalité dans son ensemble est constituée de matière et de conscience, pourquoi devrait-il y avoir opposition, de quelque manière que ce soit, entre la recherche d’un ordre existant dans le monde extérieur et celle d’un ordre intérieur existant dans notre conscience ? Il me semble qu’il ne s’agit là que de deux aspects d’une seule réalité puisque tous deux sont présents dans l’univers. De même que je souhaite découvrir ce qui est vrai et factuel dans le monde extérieur, je veux aussi découvrir ce qui est vrai et factuel dans le monde intérieur de ma conscience. Ce sont deux recherches complémentaires et il ne devrait pas y avoir entre elles d’antagonisme. En fait, on pourrait aller jusqu’à dire qu’elles font toutes deux partie de la recherche de la vérité, de la réalité. Nous séparons le monde extérieur du monde intérieur de la conscience uniquement pour des raisons de définition, de communication ou d’analyse, mais tous deux font partie d’un seul monde, d’une seule réalité qui est à la fois matière et conscience.

En se penchant sur leur origine, on découvre que ces deux recherches sont nées de la curiosité de l’homme. L’être humain est le premier animal doté de curiosité, le premier qui s’interroge sur le monde qui l’entoure, sur ce qui se passe en lui et autour de lui, qui se livre à l’observation à des fins de découverte et qui possède cet extraordinaire désir de percer tout le mystère qui l’entoure. Si nous demandons « Pourquoi cette curiosité ? », il n’y a pas de réponse. Ce n’est pas toujours dans une intention précise, l’homme est curieux par nature. L’objet de sa recherche n’en est qu’un sous-produit et non le but. Par exemple, la technologie est le sous-produit de la science, mais n’en est pas la raison. La recherche scientifique a existé bien avant l’apparition d’une quelconque technologie. L’homme cherchait à savoir pourquoi le ciel est bleu, pourquoi le soleil se lève et se couche, pourquoi les arbres poussent, pourquoi il est lui-même entouré de tant d’espèces diverses, pourquoi les éclipses se produisent, et ainsi de suite, bien avant la naissance du concept d’une quelconque technologie. Le but fondamental de la science est la découverte des lois qui opèrent dans la nature, de l’ordre qui existe dans le monde extérieur, et non le développement d’une technologie.

De la même manière, des questions du genre : « Qui suis-je ? », « Quel est le sens de la vie ? », « Pourquoi y a-t-il en nous tant de conflit et de violence ? », « Est-il possible de découvrir l’existence d’un certain ordre à l’intérieur de notre conscience ? », « Qu’est-ce que la mort ? », «Existe-t-il quelque chose au-delà de la mort ? », toutes ces questions concernent les domaines de la spiritualité et de la religion. Issues de cette recherche, les religions organisées se sont développées en tant que sous-produits. Il s’est trouvé de grands chercheurs qui dans leur conscience ont découvert une certaine vérité, un certain ordre — que nous pouvons appeler amour, compassion, humilité, par exemple. A partir de cet état, ils tentèrent de communiquer la vérité qu’ils avaient perçue et devinrent des chefs religieux autour desquels les Eglises se constituèrent. Puis les disciples inventèrent diverses méthodes pour atteindre les vérités spirituelles dont ces chercheurs avaient parlé. Voilà comment se développèrent les religions établies. Ainsi, la religion est un sous-produit de la quête spirituelle exactement comme la technologie est un sous-produit de la quête scientifique, mais en elles-mêmes elles n’en sont pas le but. Pendant longtemps, on ne fit pas de distinction entre recherche scientifique et quête religieuse. Le savant se consacrait également aux deux. On commença à les différencier il y a quelque trois cents ans quand la science moderne, telle que nous la connaissons aujourd’hui, apparut avec Galilée et Newton. Auparavant, nombre de grands esprits s’étaient intéressés à la fois aux mathématiques, à l’élaboration de nouveaux instruments, à l’art et à la littérature aussi bien qu’à la philosophie. Ils faisaient des recherches sur toutes choses, sur la totalité de la vie. C’est au XVIIe siècle seulement, avec l’arrivée de l’expérimentation, que la séparation se produisit, parce que dans la quête spirituelle le type d’expérimentation pratiqué en science n’est pas possible. Dès lors, la recherche scientifique prit un tournant décisif puisque par la suite elle se fonda de plus en plus sur l’expérimentation et non plus seulement sur la pensée. Depuis, s’est développée cette opinion que la recherche scientifique s’oppose à la quête religieuse ou spirituelle et je souhaiterais en analyser les causes.

Au cours des quelque trois cents dernières années, les énormes progrès de la recherche scientifique ont transformé notre civilisation, nos modes d’existence, et doté l’homme de pouvoirs extraordinaires grâce à la technologie. Ses applications sous forme de télécommunications, transports, progrès de la médecine, nous sont connues. En un siècle environ, un changement sans précédent dans l’histoire s’est opéré dans notre façon de vivre. Son mouvement a été plus rapide qu’au cours de milliers d’années à cause de la révolution industrielle, laquelle est aussi un sous-produit de la science. Mais la quête religieuse n’a pas suivi. Lorsqu’il s’agit de se comprendre l’homme moderne semble presque aussi primitif que l’homme tribal. Nos facultés se sont donc développées de manière bancale. L’intellect, la capacité de raisonner et de planifier, l’intelligence de la pensée, ont extraordinairement progressé, apportant une compétence et un pouvoir énormes, mais l’homme ne possède pas encore l’intelligence de faire usage de ce pouvoir avec sagesse. Il est resté primitif, il continue à haïr son voisin. Il est maintenant capable d’aller sur la Lune, mais il est incapable d’aimer ses semblables. Les vieilles divisions tribales de l’homme primitif ont pris la forme du nationalisme. La guerre existe toujours, les groupes aussi — groupes religieux, castes, groupes linguistiques — et l’humanité est toujours aussi gravement divisée. C’est pourquoi ce pouvoir et cette compétence sont devenus un danger, car le pouvoir sans sagesse est utilisé sans discernement. Autrefois un individu violent ne pouvait tuer que quelques personnes avec son arc et ses flèches. Aujourd’hui, avec une seule bombe, nous pouvons décimer des nations entières. Et ce fait a bien sûr énormément accentué l’urgence du problème. On pourrait dire, en un sens, qu’il nous était loisible de négliger la quête religieuse aux époques où nous la poursuivions, et qu’aujourd’hui où nous ne pouvons plus nous le permettre nous la dédaignons à nos risques et périls. Comment se fait-il que la recherche scientifique ait tant progressé, que l’homme soit devenu si intelligent, si habile à ce genre d’investigation, et que lorsqu’il s’agit de la connaissance, de la compréhension de soi, d’atteindre un certain ordre de la conscience, il ait en général complètement échoué ? A l’exception, peut-être, de quelques êtres comme le Christ ou le Bouddha, personne n’y a vraiment réussi. C’est là la cause du développement déséquilibré de la société, lequel à son tour engendre la crise du monde actuel.

L’une des raisons du progrès remarquable de la recherche scientifique est l’ordre extraordinaire qui règne dans la nature. Si cet ordre n’existait pas, si la nature n’obéissait pas à des lois, si les choses n’arrivaient pas selon un plan mais au hasard, la science n’aurait pu se développer. La pierre tombe sur le sol pour la même raison que les planètes tournent autour du Soleil et cette loi de la gravitation gouverne aussi les étoiles et les galaxies. Nous sommes donc là en présence d’un ordre incontestable. La nature suit un plan, elle fonctionne selon certaines règles que la science tente de découvrir. Nous ne savons pas pourquoi il y a des lois, pourquoi cet ordre existe. Le scientifique ignore pourquoi il fallait ces lois et pourquoi elles devaient être universelles, mais il voit qu’il en est ainsi. Une fois chauffé, un atome de sodium émet la même lumière dans un laboratoire que là-haut dans les étoiles — ce qui nous permet d’identifier cet atome d’après la lumière qui nous parvient des étoiles. Si vous demandez : « Pourquoi en est-il ainsi ? », nous ne pouvons répondre. Nous pouvons seulement dire : « C’est une loi, c’est ce que nous observons. » De même, il y a un ordre extraordinaire dans le monde vivant. Nous comprenons quelques lois dans le domaine de la génétique, mais nombreuses sont celles que nous ne comprenons pas encore.

Une autre question surgit, qui est presque une question religieuse : pourquoi la nature suit-elle une forme particulière de logique élaborée par l’homme et appelée mathématiques ? Encore une fois nous n’en savons rien. Cela conduisit Sir James Jeans à se demander si Dieu devait être mathématicien parce que l’univers extérieur, dans sa totalité, suit un ordre que nous avons été capables de déterminer à l’aide de quelques hypothèses fondamentales, auxquelles on a ensuite appliqué une bonne dose de mathématiques et de logique pour arriver à des résultats. Nous constatons que ces résultats concordent avec ce qui se passe dans la nature, ce qui, dans une certaine mesure, signifie que cette logique fonctionne dans la nature. Mais si vous demandez pourquoi, nous ne savons pas. Nous pouvons seulement dire que telle est la nature de l’ordre qui se manifeste dans l’univers. Nous sommes des étudiants de la nature, laquelle nous a dotés d’une conscience capable d’observer et de penser. Ce qui nous permet de découvrir quelques relations de cause à effet, mais nous ne pouvons dire pourquoi la nature est faite ainsi.

L’autre raison qui a permis un tel développement de la recherche scientifique est le fait que l’observateur est séparé de l’objet observé. Lorsque ma conscience ou mes sens observent une chose et se livrent sur elle à une expérience, cette chose est distincte de moi. Il n’y a pas d’interaction entre l’observateur et l’objet de son observation, et il est donc relativement facile d’être objectif à l’égard de ce que l’on voit. Ceci ne cesse d’être vrai que dans le monde quantique des particules élémentaires, comme l’électron, où le simple fait d’observer semble affecter l’état de la particule. Bien entendu, le scientifique est un être humain, donc s’il a sa propre théorie il peut être si désireux d’en prouver la justesse qu’il peut finir par ne voir que les faits qui la corroborent et ignorer les autres. Dans ce cas on le considérera comme un mauvais scientifique. Mais quelqu’un d’autre recommencera l’expérience et découvrira qu’il s’est trompé. Ainsi les erreurs sont rapidement décelées parce que les conclusions sont vérifiées par d’autres. De cette manière, la science tend à éliminer l’élément subjectif d’un observateur particulier. Nous sommes bien conscients qu’il ne faut pas laisser nos désirs et nos émotions interférer avec nos observations. Dans le domaine de la science la chose est relativement aisée : quand on observe un poisson, sa façon de nager, de vivre, de se reproduire, etc., on n’est pas terriblement concerné par ce qui se passe sous nos yeux. On peut le considérer avec objectivité.

Mais quand il s’agit de la quête religieuse c’est nous que nous regardons, et l’observateur est la chose observée. Par conséquent il se produit une énorme interaction entre l’observateur et l’observé, et l’objectivité devient très difficile, beaucoup plus difficile que dans la recherche scientifique. Or, non seulement il est plus facile d’être objectif dans le domaine de la science mais en outre notre compréhension y est, par nature, cumulative. En deux ou trois années d’université, nous pouvons apprendre ce que Newton a mis toute une vie à découvrir, nous appuyer sur cette connaissance et faire d’autres découvertes. Le progrès scientifique est basé sur le savoir, il est additif. Savoir ce que d’autres ont fait avant nous nous permet de l’apprendre rapidement et de découvrir autre chose. Le progrès scientifique est devenu semblable à une roue qui tourne continuellement et que nous ne pourrions arrêter même si nous le désirions. Il existera toujours des scientifiques qui auront appris tout ce qui a été fait avant eux et qui auront la passion d’aller plus loin. C’est pourquoi nous inventons toujours de nouveaux gadgets, de nouveaux ordinateurs, de nouveaux modes de communication. Dans ce domaine l’être humain innove sans cesse et là, le savoir accumulé est une aide incontestable. Dans la quête religieuse, le savoir n’est pas une aide. En fait, il peut même être un obstacle si l’on s’y attache. Ce que le Bouddha a découvert et formulé, je peux le lire et j’acquerrai ainsi la connaissance du bouddhisme, y compris de tout ce qui a été dit sur le Bouddha. Tout ce savoir fera peut-être de moi un professeur de philosophie bouddhiste, mais le professeur de philosophie bouddhiste n’est pas le Bouddha ! On ne peut atteindre l’ordre qui régnait dans la conscience du Bouddha simplement par le savoir. Savoir ce qu’a vu le Bouddha ne correspond qu’à une description de la vérité qu’il a découverte. En lisant ce qu’on en a écrit nous avons la description, pas la vérité. Donc, celui qui étudie le Bouddha doit repartir du début, il doit lui-même redécouvrir ce qu’a découvert le Bouddha afin de rencontrer cet ordre dans sa propre conscience. Il ne peut simplement l’apprendre comme un savoir. Il lui faut quelque chose qui est au-delà du savoir : une vision pénétrante de la vérité. Sans cette vision, qui est perception directe de la vérité, aucun changement ne se produira dans sa conscience. L’intellectuel pourra bien avoir en mémoire toutes les questions et toutes les réponses, sa conscience n’en sera pas transformée.

C’est ce qui fait la grande différence entre un érudit et un être éveillé. Mais il n’y a pas une telle différence entre l’étudiant de la relativité qui a assimilé tout ce qu’a apporté Einstein, et Einstein lui-même. Il y en a une, dans le sens que son esprit peut ne pas avoir cette même vision pénétrante de l’espace, du temps, de la matière et de l’énergie, mais cette vision n’est pas si importante. S’il saisit les démonstrations et les équations, l’étudiant pourra s’en servir. Dans le domaine de la science et de la technologie il suffit de connaître les équations et la démonstration. La vision pénétrante n’est essentielle que pour la première personne qui découvre la vérité. Si Einstein n’avait pas eu cette profonde vision pour ce qui touche l’espace, le temps, la matière et l’énergie, son esprit n’aurait pas découvert un concept totalement nouveau, qui n’était pas présent dans la physique classique. Son esprit possédait tout le savoir de la physique classique mais, en même temps, il devait avoir une certaine liberté par rapport à ce savoir pour que se produise en lui la vision d’une vérité qui, à cette époque, était totalement en dehors du connu. Toutes les grandes découvertes scientifiques sont le résultat de telles visions, mais une fois qu’il a eu cette vision et qu’il a découvert une vérité, le scientifique la transcrit sous forme d’une équation qu’il résout et vérifie logiquement. Par la suite elle est enseignée selon la logique et non selon la vision. Les vérités scientifiques ne sont pas enseignées aux étudiants de la manière dont elles sont apparues mais de manière rationnelle et logique. Le savoir et la logique s’enchaînent et connaître cet enchaînement suffit, puisque ça marche, même si l’on n’a pas eu la vision.

Tel n’est pas le cas dans le domaine de la conscience. Nous pouvons lire tous les livres de psychologie sans pour autant que ce savoir change notre conscience de manière appréciable. Il modifiera nos idées mais ne nous transformera pas en profondeur. Ce qui veut dire que le savoir ne peut mettre fin ni à la violence, ni au conflit, ni à l’avidité qui sont en nous. Pour atteindre un état de vertu, on doit redécouvrir la vérité par soi-même dans sa propre vie, sinon cela ne restera que la description de la vérité qu’une autre personne, si grande soit-elle, aura trouvée. Tant qu’on n’a pas perçu la vérité par soi-même elle n’agira pas dans la conscience, elle ne fera qu’ajouter à notre savoir. Or il y a une grande différence entre savoir une chose et l’avoir intégrée à son être. C’est pourquoi Socrate n’a pas seulement dit « Connais-toi », mais a ajouté « toi-même ». C’est la seule connaissance qu’il admettait. Dans ce domaine, la seule vraie connaissance est celle que nous avons découverte par nous-même et non celle des livres. Evidemment, nous devons nous rappeler qu’à l’époque de Socrate il n’existait pas de science séparée, aussi ne faisait-il pas allusion au savoir scientifique mais à la compréhension de soi. Dans ce domaine le savoir puisé dans les livres, tiré des idées d’autres personnes, d’un gourou, n’a que peu de valeur. Je dis peu, car il a pourtant le mérite de susciter en nous une interrogation qui, peut-être, ne se serait pas présentée à notre esprit. Une question peut donc naître d’un livre, mais pas la réponse. Si nous acceptons la réponse elle devient savoir dans notre esprit. Il nous faut trouver la vérité par nous-même. C’est là l’une des difficultés fondamentales de la quête religieuse. Du reste, en science, nous reconnaissons aussi cette différence, et c’est pourquoi les étudiants doivent faire des expériences en laboratoire pour vérifier par eux-mêmes ce qui leur a été enseigné en classe.

De plus, l’interaction entre l’observateur et ce qu’il observe est si grande qu’il devient très difficile d’être objectif. C’est une investigation tout à fait personnelle. On peut l’illustrer par un exemple : si nous tentons d’observer ce qui se passe quand nous nous endormons, notre attention s’affaiblit, car dans le sommeil nous ne sommes pas conscient. C’est pourquoi l’esprit ne peut s’observer au moment où il s’endort. Quand nous nous observons, il y a une énorme interaction entre l’observateur et ce qu’il observe. En fait, les deux ne sont pas distincts. Nous créons une séparation en disant « je suis en colère » comme si « je » était distinct de la colère. Il nous semble que « je » est quelque chose de séparé et que la colère est une sorte de maladie dont on peut se débarrasser. Mais on doit se demander s’il en est bien ainsi et si la personne qui dit « je suis en colère » est distincte de cette colère ou si « je » est la conscience même où se trouve la colère. Quand nous tombons malade, c’est à cause d’un germe ou d’un virus qui a pénétré en nous. On peut dire alors qu’il y a le corps d’un côté et de l’autre cette chose qui l’a pénétré de l’extérieur. Alors on peut prendre des antibiotiques qui vont tuer ce virus et nous en débarrasser. Peut-on faire de même avec la colère, la violence, la haine ? S’agit-il de maladies qui s’emparent de nous et dont nous pouvons nous débarrasser par un moyen quelconque ? Ou s’agit-il du « moi » lui-même ? Ce qui veut dire qu’elles ne prendront fin qu’avec ce « moi » et qu’il faut mourir pour y mettre fin. Ce qui nous conduit à nous poser une question plus profonde : le « moi » psychologique peut-il mourir avant la mort du corps physique ?

Ainsi il y a plusieurs difficultés intrinsèques à la quête religieuse. Le savoir ne nous y aide pas comme dans la recherche scientifique. En outre, il me semble que dans le domaine religieux nous avons vraiment manqué d’intelligence. Voyez ce que l’humanité a fait : de même qu’il y a eu de grands savants comme Einstein, Newton, Galilée, Darwin et bien d’autres, que les scientifiques respectent, il y a eu aussi de grands maîtres spirituels qui sont respectés parce qu’ils ont atteint un état de conscience qui était celui de l’amour et de la compassion, une conscience universelle, qui n’était pas séparée du reste du monde. Mais qu’ont fait leurs disciples ? Les disciples ont dit : « Cet homme est notre gourou, notre maître, notre sauveur, notre chef, alors adorons-le. » Ils se sont emparés de ses paroles et les ont propagées. A cette fin ils ont construit une organisation qui est devenue une Eglise. Ils se sont affairés à répandre son message qui, comme nous l’avons vu, n’est que la parole et non la vérité. Les disciples n’ont pas trouvé la vérité, ils se sont contentés de répandre la parole. L’histoire est à peu près la même dans toutes les religions, mais prenons l’exemple du christianisme. Le Christ a découvert une certaine vérité, et pour la décrire il a prononcé le Sermon sur la montagne. Ses disciples en ont reçu les paroles et les ont répandues. Ils n’ont pas essayé de découvrir ce que le maître avait trouvé. Au lieu de cela ils se sont mis à propager les paroles et à élaborer des règles pour les suivre ; ainsi ils se sont mis à former des organisations. Puis il y eut divergence d’opinions et les protestants se sont séparés des catholiques. Et voilà que depuis cinquante ans, en Irlande du Nord, catholiques et protestants se battent et s’entretuent au nom du Christ. Il est bien évident que tout ceci n’a rien à voir avec la quête religieuse. La quête religieuse s’attache à découvrir l’ordre dans la conscience. Nous devons poursuivre cette recherche et non l’organiser, la transformer en croyance, ni édicter des règles à son propos et les propager. Rien de tout cela n’est la religion, pas plus que la technologie n’est la science. Imaginons que les scientifiques aient fait la même chose, qu’ils aient construit un temple à Newton et déclaré : « Nous sommes newtoniens. Newton est notre chef, tout ce qu’il a dit est vrai, et nous allons le propager », et qu’un autre groupe de scientifiques ait fait la même chose pour Einstein en proclamant : « Nous sommes des einsteiniens », les aurions-nous qualifiés de scientifiques ? Certainement pas. Nous leur aurions dit : « Vous ne deviendrez des scientifiques qu’après avoir appris et compris la science, étudié et découvert l’ordre de la nature. » Mais dans le domaine de la religion nous avons été d’une grande crédulité. Il suffit qu’un homme porte certains vêtements, exécute certains rituels, allume une lampe d’une certaine manière, etc., pour que nous le considérions comme un saint homme. Nous avons oublié que la religion est aussi une quête, une investigation. Tant qu’un homme n’a pas établi l’ordre dans sa conscience il ne peut être considéré comme religieux. Cela n’a rien à voir non plus avec les rituels, les costumes, les paroles ou les livres, ni avec une capacité ou un savoir quelconque. Un homme peut expliquer les paroles du Bouddha mieux que le Bouddha lui-même, à la différence qu’il n’est pas le Bouddha. S’il n’a pas mis fin à la violence qui est en lui, il reste un homme ordinaire. Il peut faire preuve d’une grande habileté à expliquer ce qu’a dit le Bouddha et le Bouddha peut ne pas avoir eu cette habileté. L’habileté est sans importance. Ce qui est important, c’est le changement qui s’opère dans la conscience. Nous avons fait de la quête religieuse une pratique de religion particulière, ce qui est totalement différent. Il n’y a rien de faux dans les paroles du Christ ou du Bouddha, mais notre façon de les aborder est erronée parce qu’entachée d’illusion. Nous croyons qu’en lisant leurs enseignements, nous obtiendrons la vérité. Comme nous l’avons fait remarquer précédemment, nous pouvons en tirer des questions, mais nous devons trouver la réponse (ou la vérité) par nous-même. Etudier ces questions, découvrir ce qui est vrai et ce qui est faux par nous-même, dans notre propre conscience, par notre propre observation, notre propre méditation, notre propre investigation, c’est là la véritable quête religieuse. Seule cette démarche peut établir l’ordre dans la conscience parce qu’elle y apporte la compréhension et la clarté.

Un autre élément responsable de l’enlisement de la religion est la croyance. Que peut apporter la croyance à celui qui est en quête de vérité ? Nous devons considérer la croyance de la même manière qu’un scientifique considère une théorie. La théorie n’est pas la vérité, le modèle n’est pas la réalité. Pour découvrir ce qui est vrai il nous faut expérimenter. Mais quand nous croyons, nous nous bornons à accepter ce qu’on nous dit sans preuves, et cela n’a guère de valeur. Rejeter totalement quelque chose est également sans valeur. Quand on nous dit une chose, que nous l’écoutons, que nous l’examinons, que nous tentons de découvrir si elle est vraie, alors ce travail accompli dans notre conscience afin de découvrir la vérité a de la valeur. Accepter est une aussi grande erreur que rejeter. Ce n’est qu’en écoutant et en réfléchissant, sans accepter ni rejeter hâtivement mais en vivant avec la question, en nous laissant enseigner par elle, par notre propre expérimentation, nos propres observations, que nous pouvons en tirer quelque vérité. La quête religieuse n’a guère avancé parce que nous l’avons interprétée comme une croyance, comme la pratique de certains rituels, etc. Nous pensons obtenir par là la paix de l’esprit et atteindre quelque chose de divin, mais c’est une illusion. C’est la même erreur que de penser que l’aspirine va guérir la maladie. Elle ne fait que procurer un soulagement temporaire. La dévotion peut nous apporter temporairement la paix de l’esprit. Mais la même raison qui a tourmenté l’esprit hier le tourmentera encore demain car les mêmes causes seront toujours présentes. Si l’on ne résout pas les problèmes à la source la cause demeurera inévitablement génératrice des mêmes effets.

Le troisième élément apporté par les religions établies fut le code moral — à savoir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire. Toutes les religions ont procédé de la sorte. Il nous faut nous demander si par des actions vertueuses on peut parvenir à la vertu. Peut-on arriver à la bonté par de bonnes actions ? Supposons que je devienne végétarien, que je ne tue pas d’animaux, que je fasse l’aumône, que j’aide les personnes âgées à traverser la rue et ainsi de suite, est-ce que cela développera la bonté en moi ? La bonté n’est-elle pas un état d’esprit, une façon de voir les choses ? Si nous nous en pénétrons, les actes vertueux en découleront comme une conséquence naturelle. On peut constater que certains végétariens font preuve d’une grande cruauté dans d’autres domaines de leur existence. La raison d’une telle contradiction c’est qu’ils n’ont pas atteint cette bonté. Dans un certain domaine ils paraissent très bons, parce qu’ils ont décidé que là ils le seraient, mais ils n’ont pas développé la bonté et ils se montrent méchants ailleurs. Une action particulière peut devenir une habitude et l’on peut se sentir vertueux sans avoir atteint la vertu. C’est encore une difficulté importante de la quête religieuse. Il en est de même avec la violence. Si je suis agressif, violent, si je hais les gens, suis-je à même de pratiquer la non-violence ? Je projette l’idée que la non-violence signifie ne pas frapper quelqu’un d’autre, alors je me retiens. Je me mets en colère et j’ai envie de frapper mais je ne le fais pas, en me disant « je ne suis pas violent ». Pourtant, dans ma conscience il y a toujours la haine, l’agressivité. Je n’ai fait que retenir ma main. S’agit-il là de non-violence, ou la non-violence est-elle la disparition de la haine dans ma conscience ? A coup sûr, il n’y a non-violence que lorsque la violence a cessé d’habiter en moi. Tant que je resterai violent en croyant que je pratique la non-violence il ne s’agira que de contrôle. Or le contrôle de soi est tout autre chose que la disparition de la violence. Les commandements religieux ne conduisent qu’au contrôle de soi. Il n’y a pas de mal à se contrôler, ce peut être nécessaire mais cela ne changera pas notre conscience. On ne peut atteindre la vertu en pratiquant ce que nous pensons être la non-violence. Le contrôle de soi n’entraînera jamais la compréhension ni la disparition en nous de cette violence. La vertu est un état d’esprit. Et il n’y a vertu que lorsque le désordre cesse. La violence, la peur, la jalousie, la possessivité, font partie du désordre de notre conscience. On ne peut imposer l’ordre au désordre par la discipline : cela fera encore partie du désordre. Ce ne sera que du contrôle et le contrôle fait partie du désordre. Le besoin de s’imposer un ordre ne naît qu’en présence d’un désordre intérieur. C’est pourquoi un ordre imposé est en fait du désordre. Le contrôleur est le contrôlé et il est violent. Réprimer c’est se faire violence. La violence est donc toujours là, et rien n’a changé intérieurement. Nous restons en conflit quand nous nous bornons à contrôler. Naturellement, l’action extérieure a aussi son importance et jusqu’à un certain point le contrôle de soi peut être nécessaire, mais il ne change rien en profondeur. Si nous nous retenons, si nous luttons avec nous-même, alors ce qui est contrôlé et surmonté une fois devra l’être à nouveau jour après jour, ce qui signifie que la vie tout entière devient un champ de bataille. Ce n’est pas mener une existence religieuse que d’être constamment en lutte avec soi-même. En fait, le code moral aggrave notre difficulté parce qu’au problème de la violence on ajoute celui de la culpabilité. Nous nous sentons coupable chaque fois que nous nous sentons violent. Il nous faut examiner si ce sentiment de culpabilité nous aide le moins de monde dans notre recherche, ou s’il provoque seulement une autre réaction émotionnelle qui nous conduit au remords, à la confession, etc., c’est-à-dire à une autre façon de nous tirer de la difficulté sans la comprendre, sans la résoudre. Tout désordre a une cause et tant que la cause sera là, le désordre existera. La quête religieuse est donc une recherche des causes du désordre de notre esprit. Tel le scientifique qui nettoie ses instruments et ses lentilles pour s’assurer qu’ils ne déformeront pas son observation de ce qui est, l’homme religieux doit éliminer le désordre de son esprit puisque c’est l’instrument dont il dispose pour observer. Le désordre est causé par les illusions de l’esprit et les illusions ne prendront fin qu’avec la perception directe de la vérité. Seulement l’esprit lui-même est en même temps l’observateur et le créateur d’illusions.

Ainsi la quête religieuse comporte-t-elle toutes ces difficultés. Mais si ardue soit-elle, du moment qu’elle est nécessaire il nous faut l’entreprendre. Or notre éducation actuelle ne s’y intéresse aucunement. Elle n’accorde pas d’importance à la connaissance de soi, on n’y consacre même pas une heure par jour. On nous laisse nous débrouiller tout seul, aller à sa découverte, ou peut-être l’acquérir grâce à nos parents ou à notre Eglise. La société ne se soucie pas de savoir si un enfant parvient ou non à se connaître. Tant qu’il construit nos ponts et fait marcher nos ordinateurs nous sommes apparemment satisfait. Nous lui octroyons vingt années d’école et d’université pour apprendre à se servir d’un ordinateur, envoyer une fusée sur la Lune, parce que cela lui permettra d’exercer certains métiers au sein de la société. Nous considérons l’enfant comme la matière première d’un travail donné et nous le formons en conséquence. Au bout de vingt ans, à raison de huit heures d’étude par jour, il obtient une licence en sciences, mais il ne sait rien sur lui-même. Il n’a pas développé le sens de la beauté ni de la joie, il ne fait pas de différence entre plaisir et bonheur, il ne connaît rien de la quête religieuse. Sa conscience erre dans toutes les directions, il vit dans le conflit et la confusion — le mariage, les relations s’effondrent, mais la société n’en a cure du moment que son travail est fait.

Il nous faut trouver quelle sorte d’éducation dispenser afin que l’esprit soit à la fois scientifique et religieux. Religieux au vrai sens du terme, pas seulement en assistant à la messe dans une église donnée le dimanche matin, ce qui n’a rien à voir avec l’esprit religieux. La religion est la quête de la compréhension de soi, de la connaissance de soi. Est-il possible par l’éducation d’aider l’enfant à découvrir l’art de vivre ? L’art de vivre découle de la connaissance de soi, tout comme la vertu. Se connaître veut dire comprendre le désir, découvrir la juste place de chaque chose dans notre conscience. Pouvons-nous aider l’enfant à devenir un chercheur dans le domaine religieux ? Socrate disait : « Une vie sur laquelle on ne s’interroge pas ne vaut pas la peine d’être vécue. »  Et Einstein disait : « La religion sans la science est aveugle, et la science sans la religion est boiteuse. »

Si nous n’avons qu’une jambe pour tenir debout, il nous faut fabriquer l’autre. La société d’aujourd’hui a produit un développement bancal de l’être humain. Nous avons très habilement formé l’intellect à travailler dans une direction et il est expert à fonctionner dans cette direction particulière, mais il est boiteux parce qu’il a aussi besoin de la connaissance religieuse, de l’amour, de la compassion et de la paix de l’esprit. Dans ce domaine, nous n’avons même pas posé de questions à notre conscience. Alors, comment y parvenir ? Pourquoi nous, les éducateurs et tous ceux qui ont établi le système éducatif, avons-nous ignoré cet aspect des choses ? Est-ce parce qu’au nom de la laïcité nous pensons que nous ne devons enseigner aucune religion particulière ? Au nom de la laïcité nous avons totalement éliminé la quête religieuse, ce qui revient à avoir jeté le bébé avec l’eau du bain. La recherche religieuse n’a rien à voir avec les étiquettes du bouddhisme, du christianisme ou de l’hindouisme. Il n’existe qu’un seul esprit religieux et c’est l’esprit qui se connaît, qui a mis fin à l’illusion, qui a découvert l’amour, la compassion, et s’est libéré du conflit. Seul un tel esprit est un esprit religieux. Doit-on abandonner la quête religieuse parce qu’on pense qu’elle implique d’être bouddhiste ou chrétien ou hindou, et que cela divise l’humanité, ou devons-nous dépasser toutes les religions et ne retenir que l’essence de la quête religieuse ? Toutes les religions sont des sous-produits de la quête religieuse. Peut-on garder cette recherche sans l’assortir d’aucune dénomination ? Peut-on aborder les questions soulevées par le Christ, Mahomet ou le Bouddha en gardant à l’esprit que leurs paroles ont peu de valeur pour nous si elles ne deviennent pas l’objet d’une recherche ? Nous ne devons pas les réduire à un savoir si nous voulons percevoir la vérité.

Le scientifique pose la vérité comme étant l’inconnue et il décide de progresser vers elle par la méthode scientifique des approximations successives en perfectionnant son schéma. Cette méthode ne peut s’appliquer ici, mais on peut utiliser la même approche. C’est-à-dire : je pose la vérité comme étant l’inconnue. Je ne sais pas ce qu’est un véritable esprit religieux. Je ne sais pas ce qu’est Dieu. Je ne veux pas spéculer ni accepter la spéculation proposée par telle ou telle religion. Je veux découvrir ce qu’est Dieu. A partir du moment où nous le posons comme étant l’inconnue, nous pouvons le soumettre à notre investigation. Et dans ce non-savoir, nous sommes tous ensemble. Le fait est que nous ne savons pas. Vous croyez une chose, j’en crois une autre et cela nous divise. Mais le fait demeure que nous ne savons pas. Nous n’avons pas l’humilité de l’accepter et de dire : « Je ne sais pas mais je veux trouver. » Quand nous savons une chose de manière très claire comme le fait, par exemple, que le feu peut nous brûler les doigts, nous n’avons pas besoin d’y croire. Nous affirmons une croyance uniquement quand nous ne savons pas, et cette croyance nous divise, elle nous empêche de chercher. Par conséquent elle n’a rien de religieux. Nous disons aujourd’hui : « Si vous croyez en ceci vous êtes chrétien, si vous croyez en cela vous êtes hindou, etc. », ce qui veut dire que nous choisissons une illusion à laquelle nous nous attachons pour ensuite porter une étiquette ! La religion est une affaire beaucoup plus sérieuse que la simple appartenance à un groupe quelconque. Les groupes sont fondés sur l’illusion car tant que nous n’avons pas découvert la vérité la simple spéculation est une illusion.

Il apparaît donc clairement que la science et la religion sont toutes deux des explorations de la réalité. Elles sont complémentaires. Tout sentiment d’un antagonisme qui les séparerait est la conséquence d’une vision étroite. La science s’occupe de ce qui est mesurable, la religion cherche à découvrir et comprendre l’incommensurable. Un scientifique manque d’intelligence s’il ne reconnaît pas l’existence de l’incommensurable. Il n’y a rien qui s’oppose à la science, mais il y a beaucoup de choses qui la dépassent. Les deux recherches doivent avancer main dans la main. Nous n’avons pas seulement besoin de comprendre les lois qui régissent les phénomènes du monde extérieur, il nous faut aussi trouver l’ordre et l’harmonie dans notre conscience. La compréhension de l’homme est incomplète si elle ne couvre pas ces deux aspects de la réalité : la matière et la conscience. Ainsi il existe plusieurs questions qui se situent à la limite de la science et de la religion et qui par conséquent relèvent de l’une comme de l’autre. En voici quelques exemples : qu’est-ce que la conscience ? quelle est son origine ? est-elle une propriété de la matière ou quelque chose de différent ? l’esprit est-il distinct du cerveau mais en a-t-il besoin pour opérer à travers lui, ou n’est-il rien d’autre que le cerveau lui-même ? Cela nous ramène à l’éternelle question de savoir s’il existe une âme qui survit à la mort du corps ou si la mort physique est également la fin de la conscience. Supposons que nous puissions recomposer synthétiquement et dans la même disposition tous les atomes qui constituent un corps humain, cela amènerait-il automatiquement la conscience chez cette personne, y compris sa mémoire, ou n’aurions-nous qu’un corps sans vie ? Nous ne pouvons répondre à ces questions qui relèvent à la fois de la science et de la religion. Il nous faut explorer l’interaction entre cerveau et esprit en utilisant les résultats de l’observation scientifique du cerveau et ceux de l’observation religieuse de l’esprit.

On pourrait aussi présenter la question de la manière suivante : la science nous révèle que toute la matière est composée d’une centaine d’éléments énumérés dans la table périodique. Par conséquent, l’être humain, le chien, l’arbre, les montagnes et les rivières sont tous constitués des mêmes atomes. Comment se fait-il que ces atomes savent se comporter de façon adéquate selon qu’ils se trouvent dans un végétal, un chien ou dans le corps humain ? Sont-ils associés à une forme de conscience différente, ou s’agit-il de la même conscience mais limitée dans ses opérations par la structure physiologique ? Qui décide du laps de temps pendant lequel un être animé va se développer puis dépérir ? Pourquoi cela se passe-t-il au bout de douze ans pour un chien, soixante ou soixante-dix ans pour un être humain, et plusieurs centaines d’années pour certains arbres et pour la baleine ? Nous n’en savons rien. Réfléchissons maintenant à une autre question qui s’y rattache. Les scientifiques disposent à présent d’un modèle acceptable de l’origine du monde. Ils savent assez bien quelles conditions devaient être présentes au moment du Big Bang et quelles lois ont régi le développement ultérieur de l’univers. Or si chaque particule de matière se trouvant dans cet univers se meut en conformité avec certaines lois universelles fixes, alors on peut prévoir son déplacement, et l’endroit où elle se trouvera à l’instant suivant dépendra de la manière dont elle se déplace maintenant et des forces qui agissent sur elle. Sachant cela, si l’on peut prévoir l’endroit où elle se trouvera l’instant d’après, il est possible d’utiliser cette information pour prédire à quel endroit elle se trouvera à un autre moment ultérieur. Et puisque l’on peut répéter ce processus indéfiniment, on peut en principe prédire où elle se trouvera à n’importe quel moment. Ce peut être compliqué, car il peut y avoir de nombreux facteurs à prendre en compte, mais ce n’est qu’une difficulté inhérente à toute tentative de prévision.

La question philosophique qui se pose alors est de savoir si, en conséquence, tout dans cet univers est prédéterminé. Si la conscience est une propriété de la matière, alors elle aussi doit être prédéterminée du moment que la position de toutes les particules de matière est prédéterminée. Dans ce cas, qu’est-ce que la volonté ? Quelqu’un peut-il prédire que je sortirai ou non de cette pièce dans les cinq prochaines minutes ? La chose ne paraît pas prédéterminée. Il y a donc là un paradoxe. En fait, nous ne savons pas. Les scientifiques ne savent toujours pas ce qu’est la vie ni comment elle a débuté. Ils n’ont même pas été capables de créer une amibe ou un virus en laboratoire à partir de substances chimiques ou d’autres éléments de matière inanimée. Beaucoup d’efforts sont faits pour résoudre ce mystère mais jusqu’ici on ne sait toujours pas comment la vie ou la conscience ont commencé dans l’univers complètement mort du physicien. Il y a ceux qui soutiennent que les lois observées et déduites par les scientifiques font partie d’une immense intelligence qui opère dans l’univers, et que cette intelligence était là avant que cet univers, tel que nous le connaissons, ne vînt à exister. Cette intelligence fait-elle partie d’une conscience universelle qui se manifeste dans toute chose animée et inanimée, y compris nous-même ? Nous ne le savons pas. Comment se produit l’interaction entre la conscience et la matière ? Le but de cet univers était-il de produire la vie ou la vie n’est-elle qu’un accident fortuit ? On peut se le demander puisqu’il a fallu que des facteurs innombrables soient exactement adéquats pour permettre à la vie telle que nous la connaissons d’exister. Est-ce un extraordinaire exemple de synchronicité ? Nous ne savons pas.

L’ego est-il une illusion ? A-t-il une contrepartie physiologique localisée dans un endroit spécifique du cerveau ? Il y a deux mille cinq cents ans le Bouddha a dit que la pensée existe mais que le penseur est absent. Les spécialistes du cerveau n’ont pas réussi à découvrir une zone particulière qui correspondrait au penseur, au contrôleur, à la volonté. Si cette zone n’existe pas, alors sommes-nous vraiment des consciences individuelles, séparées, ou cette séparation n’est-elle qu’imaginaire ? Si nous sommes des consciences séparées, comment pouvons-nous interagir et nous répondre mutuellement ? Si deux masses ont besoin d’un champ gravitationnel pour interagir à distance et si deux charges sont reliées par un champ électromagnétique, existe-t-il alors un champ commun de conscience qui nous relie et nous permet de nous comprendre mutuellement ? Certaines expériences scientifiques réalisées par des biologistes semblent indiquer que des animaux appartenant à la même espèce sont reliés de cette manière.

Qu’est-ce que le désir ? Comment apparaît-il ? Y a-t-il un intervalle de temps entre la perception d’un objet et la naissance du désir ? Cet intervalle peut-il être élargi pour permettre à la perception de s’approfondir sans que l’attention se dissipe dans le désir ? Est-ce là ce que les maîtres religieux entendent par liberté à l’égard du désir ? Qu’est-ce que la perception intuitive ? De quelle manière l’esprit humain peut-il découvrir quelque chose de totalement nouveau dans le domaine scientifique ou le domaine religieux ? Les ordinateurs sont-ils eux-mêmes capables de perception intuitive ? Ne sommes-nous rien d’autre que des ordinateurs très complexes ? Les scientifiques ont inventé l’intelligence artificielle mais peuvent-ils aussi introduire la conscience de soi, le sens de la beauté, un sentiment d’affection dans un ordinateur ? Que veut-on dire par appréhender une vérité ? En quoi cela diffère-il du fait de comprendre intellectuellement ? Est-ce que l’appréhension d’une vérité modifie le réseau neural du cerveau ? Par quel processus l’être humain change-t-il intérieurement ? Peut-il déconditionner son cerveau grâce à des flashes d’intuition ou bien reste-t-il définitivement prisonnier de son conditionnement biologique et culturel ? Si, dans le cerveau, la conscience peut interagir avec la matière, existe-t-il une séparation nette entre le monde intérieur et le monde extérieur, ou ne s’agit-il que de deux aspects différents d’une même réalité ?

Toutes ces questions sont à la fois scientifiques et religieuses. En fait la séparation entre recherche scientifique et quête religieuse est elle-même une création de l’esprit humain. La réalité est un tout indivisible qui inclut à la fois matière et conscience. Nos pensées, limitées par notre expérience, séparent le monde extérieur du monde intérieur de la même manière que notre esprit sépare le temps de l’espace, bien qu’ils ne soient que deux aspects d’un unique continuum. Le scientifique et l’homme religieux doivent être profondément conscients des limites de l’esprit humain et les transcender s’ils aspirent à une perception holistique de la réalité.